Les sénateurs ont adopté, hier, en première lecture, la proposition de loi visant à « lever, dans les territoires d'outre-mer, l'interdiction de recherche, d'exploration et d'exploitation des hydrocarbures ». Sans surprise, son examen a conduit à des débats mouvementés entre défenseurs de l'environnement et partisans du développement économique local.
Si les écologistes, les communistes et les socialistes (ainsi qu’une majorité de radicaux) s’y sont fermement opposés, ce texte porté par le groupe macroniste et le sénateur de Guyane Georges Patient a été soutenu par la droite et le centre (par 227 voix, contre 105). Et ce, malgré l'opposition du gouvernement.
En séance, on a d’ailleurs pu voir le ministre de l’Économie, Roland Lescure, tenter de convaincre son propre camp de « l’anachronisme » de cette mesure. Notamment face aux anciens ministres d’Emmanuel Macron, Thani Mohamed Soilihi (Mayotte) et Annick Girardin (Saint-Pierre-et-Miquelon), très favorables au texte. Particulièrement clivé en son sein sur le sujet, l’exécutif n’a officialisé sa position que mercredi, au profit de la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, qui y était défavorable – et aux dépens de la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, qui soutenait ce texte.
« Se remettre à forer serait, de mon point de vue, un contresens social et environnemental [et] l'adoption de ce texte affaiblirait nos engagements internationaux : comment demander au Brésil et au Suriname de protéger leurs forêts si nous revenons sur nos engagements ? », a ainsi avancé le ministre de l’Économie, alors que la loi Hulot de 2017 a mis un terme à la recherche d’hydrocarbures sur le sol français et prévoit la fin de toute exploitation d’ici à 2040.
« Mais quel pays serait en position de nous reprocher une telle décision ? », a balayé le rapporteur du texte, Vincent Louault (indépendants), rappelant que « le gouvernement brésilien a autorisé des forages exploratoires au large de l'Amapá [État brésilien frontalier de la Guyane] trois semaines avant d'organiser la COP30... »
En outre, les défenseurs du texte ont – au-delà de la question de la souveraineté énergétique - rappelé le potentiel de richesse que pourraient apporter les hydrocarbures à des territoires dont les niveaux de chômage et de pauvreté sont particulièrement élevés. Leur exploitation pourrait ainsi constituer « un levier de développement » et « une source de financement importante pour les collectivités locales ».
« Mayotte et la Guyane sont les territoires où la présence d'hydrocarbures est probable […] Comment refuser alors que ces territoires utilisent leurs ressources naturelles comme moteur de leur développement économique ? L'État a-t-il un plan B ? », a interrogé l’auteur de la proposition de loi Georges Patient. Et le rapporteur du texte de rappeler que « plusieurs territoires d'outre-mer, en particulier la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, ne sont pas soumis à la loi Hulot. Pourquoi pas la Guyane, Mayotte ou Saint-Pierre-et-Miquelon ? »
Une question qui résonne particulièrement en Guyane où les habitants assistent, depuis quelques années, au boom pétrolier de ses voisins directs, le Suriname et le Brésil. Et encore davantage pour ce qui concerne le Guyana qui est devenu en l’espace de cinq ans un nouvel eldorado de l’or noir.
En continuant d’interdire l’extraction d'hydrocarbures au seul territoire français d’Amérique du sud, il y a un risque d'attiser un sentiment d'injustice chez les Ultramarins. « L'écologie est vécue comme une nouvelle forme de colonialisme dans les outre-mer : l'écolonialisme ! », a fustigé le sénateur de Guyane, assurant que la loi Hulot « condamne à la stagnation des territoires français riches de leurs ressources, alors même que leurs voisins les exploitent et s'enrichissent ».
Reste, toutefois, à confirmer que la manne pétrolière est bien présente le long des littoraux ultramarins. Ce qui est, en l’état, d’autant plus qu'incertain que « le président Pouyanné a déclaré, sous serment au Sénat : "Il n'y a pas d'hydrocarbures en Guyane" », a rappelé le sénateur écologiste Yannick Jadot (Paris), en référence à l’audition du patron de TotalEnergies en 2024 au palais du Luxembourg. L’élu de Paris a aussi dénoncé le « contresens historique » que serait « un "drill, baby, drill" à la française », en reprenant la formule de Donald Trump pour inciter à « forer à tout-va ».
« On ne construit pas un modèle social solide sur un puits d'hydrocarbures incertain, mais sur la forêt, la mer, le spatial, le tourisme et l'énergie », a également défendu Roland Lescure, assurant que le gouvernement avait « un plan B » pour la Guyane : « une filière minière [aurifère] responsable, d'abord » et, ensuite le développement de son « potentiel d’énergies renouvelables – solaire, hydroélectricité, biomasse ». Sans plus de détails.
« S'il y a un potentiel en Guyane, c'est celui des énergies renouvelables : inspirons-nous plutôt du Costa Rica. Là, il s'agit d'emplois locaux, de PME locales, de production locale ! », a acquiescé Yannick Jadot, en assurant que « après cinq ans d'essor pétrolier, le Guyana compte 58 % de la population sous le seuil de pauvreté [et que] la seule chose qui a explosé, ce sont les ultrariches et la corruption ». Le sénateur écologiste a également rappelé qu’en 2011, « durant le mandat de Nicolas Sarkozy, la droite a voté l'interdiction de l'exploitation du gaz de schiste, au motif des pollutions qu'il engendre. Et pour l'outre-mer, ce ne serait pas pareil ? »
« À ceux qui parlent de la malédiction du pétrole, je rappelle que la France n'est pas le Venezuela ni l'Angola. Regardez le Danemark, la Norvège ou les pays du Golfe. D'ailleurs, il ne tient qu'à nous, législateurs, d'adapter la loi pour accroître les retombées au bénéfice de la population et des collectivités », a répondu Georges Patient, en lançant : « Donner aux outre-mer la liberté de choisir leur trajectoire, c'est reconnaître enfin leur dignité économique et politique. »
Plus globalement, on peut noter le lancement au Sénat de travaux sur « les inégalités systémiques auxquelles sont confrontées les collectivités ultramarines et leurs habitants ». Une commission d’enquête vient ainsi d’être créée à l’initiative du groupe communiste, avec l’objectif de comprendre « les raisons pour lesquelles les politiques de rattrapage échouent encore ». Alors que l’anniversaire des 80 ans de l’adoption de la loi du 19 mars 1946 de départementalisation approche.
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