400 établissements scolaires fermés face à l'extension du mouvement lycéen et la flambée de violences
Par Franck Lemarc

Plus de 400 lycées fermés ce matin, et des dizaines de préfectures qui ont déjà publié des arrêtés édictant diverses mesures d’interdiction de rassemblement. Ce sont les conséquences de l’extension du mouvement de protestation des lycéens et de la flambée de violence qui s’est produite hier dans de nombreuses villes.
D’où vient ce mouvement ?
Tout a commencé le vendredi 18 septembre, lorsque les élèves du lycée Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne) se sont mis en grève, en solidarité avec leurs enseignants, pour réclamer des créations de postes. Les jours suivants, le mouvement a gagné plusieurs autres lycées de la région parisienne, essentiellement dans le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis. Le syndicat lycéen USL (Union syndicale lycéenne), qui semble à l’origine du mouvement, dénonçait alors « le manque de professeurs et de personnels, des établissements délabrés, des emplois du temps et des classes surchargés » . À la fin de la semaine dernière, une quarantaine de lycées franciliens (sur 468) faisaient l’objet de blocages, et l’USL appelait à « généraliser » le mouvement dans le reste du pays.
Lundi 28 septembre, de premiers blocages se produisaient à Lille, Marseille, Lyon, Nice, et le ministère de l’Intérieur comptabilisait 180 établissements « perturbés ». Le mouvement a pris une nouvelle ampleur à l’occasion de la journée d’action de la fonction publique du mardi 29 septembre et à partir de là, le nombre de lycées touchés a doublé chaque jour, jusqu’à atteindre le nombre de « 1 207 » hier (chiffre du ministère de l’Éducation nationale). C’est un chiffre considérable, puisqu’il représente la moitié des lycées publics du pays (environ 2 400 établissements).
Montée de la violence
C’est surtout depuis ce lundi 28 septembre que la situation a dégénéré aux abords d’un certain nombre d’établissements, d’abord avec des poubelles brûlées et des échauffourées avec les forces de l’ordre. Lundi, la place Beauvau annonçait des « dégradations » aux abords d’une quinzaine de lycées, 164 interpellations et une trentaine de blessés, tant chez les lycéens que parmi les personnels de l’Éducation nationale et les forces de l’ordre.
Si la journée d’action du 29 septembre a été plutôt calme, les choses se sont dégradées mercredi 30 et surtout hier, jeudi 1er octobre, avec des violences qui se sont étendues bien au-delà de l’abord des établissements. On retiendra notamment la destruction complète par incendie du hall d’un lycée à Nantes, celle d’un camion de pompiers à Marseille, mais également des dizaines de voitures brûlées, bus caillassés, mobilier urbain détruit – ainsi que des affrontements de plus en plus durs avec les forces de l’ordre, où une fois encore les artifices de mortier ont été largement utilisés contre les policiers. Selon le bilan dévoilé ce matin par le ministre de l’Éducation nationale, « plus d’une centaine de lycées ont connu des dégradations sévères » et « 65 personnels de l’Éducation nationale ont été blessés, dont 40 proviseurs ». Côté ministère de l’Intérieur, on a dénombré hier près de 2 000 interpellations et « 305 blessés » du côté des forces de l’ordre – le nombre de blessés chez les manifestants n’a pas été communiqué.
Les images qui ont tourné en boucle hier, pendant toute la journée, sur les chaînes d’information, évoquent désormais davantage celles d’émeutes urbaines que de manifestations lycéennes classiques.
Revendications diffuses et multiformes
Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a toutefois insisté sur matin sur BFMTV, sur le fait qu’il n’y a selon lui « pas de lycéens violents ou très très peu », évoquant, comme son collègue de l’Intérieur, la présence « d’éléments extérieurs violents ». Le ministre a par ailleurs cherché à légitimer le malaise qui règne dans certains lycées, rappelant par exemple que dans le lycée de Créteil où tout a commencé, il y avait « un véritable problème de ressources humaines » , qui a depuis été « réglé » . Selon le gouvernement, le mouvement a, depuis, dégénéré parce qu’il est « manipulé » par des « partis d’extrême gauche » – le ministre de l’Éducation nationale parlant de « La France insoumise et de ses proxys d’ultragauche » .
Mais au-delà de la question des violences et du débat sur la « manipulation » du mouvement, les prises de parole de nombreux jeunes participants au mouvement font état de problèmes bien réels et multiformes, allant de l’état de délabrement de certains établissements au manque de professeurs, d’infirmières ou de psychologues scolaires, en passant par les températures insupportables subies pendant la canicule de juin, voire des coupures d’eau potable pendant plusieurs jours dans certains établissements. Ici et là, la question de l’interdiction du téléphone portable depuis la rentrée dans les lycées, ou encore « le stress » généré par le très décrié système Parcoursup, sont évoqués.
C’est toute la difficulté, pour le gouvernement, de gérer ce mouvement lycéen qui, contrairement à d’autres, n’est pas unifié autour d’une revendication « centrale ». Aussi loin que l’on remonte, les grands mouvements lycéens du passé étaient, en général, centrés autour d’une unique revendication : au printemps 1973, contre la loi Debré qui réduisait les possibilités de sursis pour le service militaire, en 1986 contre la loi dite Devaquet, qui accentuait la sélection à l’entrée en fac, en 1994 contre le CIP (« smic-jeunes » ), ou encore en 2006 contre le Contrat première embauche (CPE).
Aujourd’hui, il n’y a pas de revendication centrale, pas de loi contre laquelle les lycéens s’élèvent, mais une agglomération de problèmes locaux et nationaux, un sentiment de dégradation des conditions d’enseignement, auquel s’ajoutent, peut-être, les conséquences du climat particulièrement anxiogène de la période actuelle pour la jeunesse, entre dégradation climatique, risques de guerre et craintes liées à l’émergence de l’intelligence artificielle. Ces conditions rendent le mouvement d’autant plus difficile à gérer pour l’exécutif.
Premières réponses du gouvernement
La réponse du gouvernement est double, entre volonté affichée de « discuter et débattre » et durcissement des mesures d’autorité.
Côté discussion, le ministère de l’Éducation nationale a annoncé hier vouloir recevoir au plus vite tous les représentants des organisations lycéennes et étudiantes – car un certain nombre d’universités ont commencé à se joindre au mouvement hier. Premier geste concret : à peine le projet de budget présenté, le gouvernement a annoncé hier le retrait d’une mesure qui ne pouvait que jeter de l’huile sur le feu : l’instauration de frais d’inscription pour l’entrée en BTS.
Dès lundi, des discussions plus structurées seront organisées au ministère de l’Éducation nationale entre le gouvernement, les organisations lycéennes, les syndicats enseignants et les associations de parents d’élèves.
Pour ce qui est de la réponse sécuritaire, le ministère a annoncé la fermeture de 400 établissements, ce matin, et l’interdiction de manifester à leurs abords, ou pour la journée du 2 octobre ou jusqu’au samedi 3. Au fil de cette matinée, les préfets publient des arrêtés listant nommément un certain nombre de lycées et interdisant tout rassemblement par exemple « dans un périmètre de 100 mètres » autour d’eux. Selon les arrêtés, d’autres mesures sont prises localement : interdiction du « port et du transport d’artifices de divertissement et d’articles pyrotechniques » , de substances inflammables, ou encore « d’équipements de protection destinés à mettre en échec tout ou partie des moyens utilisés par les représentants de la force publique pour le maintien de l'ordre public » . La plupart des préfectures ont également autorisé temporairement l’usage de drones pour surveiller l’évolution des manifestations.
Malgré ces mesures, plusieurs rassemblements ont commencé à se dérouler dans un certain nombre de grandes villes, ce matin, et des échauffourées ont déjà éclaté entre manifestants et forces de l’ordre notamment à Strasbourg, Marseille, Toulouse, Rennes, Pantin et Paris. Le prochain rendez-vous national fixé par les organisations lycéennes a été fixé à mardi prochain, le 6 octobre.
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