Des mairies barricadées avec des planches de bois à Lyon ou Clermont-Ferrand, un mur de parpaings installé devant l’entrée de celle de Nantes, des plaques en métal vissées sur les grilles de la préfecture de la Gironde… De nombreuses villes ont choisi les grands moyens pour protéger les bâtiments publics, tandis que les préfectures, comme l’a souhaité l’exécutif, multiplient les couvre-feux et les interdictions de manifester. 

Interdictions de manifester

 « Il n’est pas envisageable que ce qui s’est passé samedi dernier puisse se reproduire ». Ces propos tenus hier par la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, résument l’état d’esprit de l’exécutif. C’est cette fois Emmanuel Macron lui-même qui est monté au créneau pour tenter d’effacer l’image désastreuse d’un exécutif qui a « perdu le contrôle »  samedi 17 octobre – selon les mots du ministre de l’Intérieur lui-même. Le chef de l’État a présidé un conseil de sécurité hier et en préside un autre ce matin, destiné à organiser la réponse en termes de maintien de l’ordre aux manifestations prévues demain. Il y a notamment convoqué les services de renseignements, accusés d’avoir mal anticipé les événements du 17. 

«   Il n'est pas envisageable que ce qui s'est passé samedi dernier puisse se reproduire.  »

— Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement.

Au sortir de la réunion d’hier, le chef de l’État a déclaré : « La recommandation générale, c’est qu’il n’y ait pas de manifestation dans les jours à venir », ajoutant que seules les manifestations organisées par les syndicats seront autorisées demain. Et en effet, dans un certain nombre de villes comme Lyon, Montpellier, Grenoble, Nice, Charleville-Mézières, toute manifestation sera purement et simplement interdite. De même à Marseille et même dans l’ensemble du département des Bouches-du-Rhône. À Marseille toujours, on a pu observer un certain cafouillage du côté de la préfecture, qui a commencé par annoncer, hier, la suspension de la totalité des transports en commun dans toute l’agglomération pendant 24 h (de samedi matin à dimanche matin) … avant de rétropédaler ce matin en suspendant la suspension. Il semble que la préfecture ait préféré anticiper la décision du tribunal administratif, saisi par la Ligue des Droits de l’homme, et qui aurait eu bien du mal à valider une telle décision empêchant de facto des dizaines de milliers de Marseillais de se rendre à leur travail. 

Les consignes énoncées par le chef de l’État ne sont pas appliquées partout, semble-t-il : à Caen par exemple, selon la CGT, une demande de manifestation pourtant déposée par les syndicats a été refusée par le préfet. 

Plusieurs villes ont également étendu le couvre-feu non aux seuls mineurs mais à toute personne, toutes les nuits du 19 au 26 octobre, dans certains quartiers. C’est le cas de Paris et de Toulouse. 

Retour à l’ordre vs libertés fondamentales

Ces décisions générales d’interdiction de manifester suscitent de nombreuses critiques, certains y voyant une atteinte aux droits garantis par la Constitution. La phrase d’Emmanuel Macron en particulier sur le fait que seules les manifestations organisées par les syndicats seraient autorisées, suscite l’incompréhension de bon nombre de juristes. Le chef de l’État a en effet déclaré que les demandes qui seront déposées « par des gens qui n’ont aucune légitimité pour cela »  seront « interdites par les préfets ». Bertrand Périer, avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation, a rappelé ce matin que le droit de manifester s’applique à tous les citoyens et non à certaines catégories d’entre eux, et que tous les citoyens sont « légitimes »  à demander une autorisation de manifester. Ces propos vont donc faire l’objet, aujourd’hui, d’un recours devant le Conseil d’État, recours qui rappelle que le chef de l’État n’a tout simplement pas le droit d’énoncer un tel principe : « Les garanties fondamentales accordées aux citoyens pour l’exercice des libertés publiques relèvent de la seule loi, en vertu de l’article 34 de la Constitution. Ni le président de la République, ni le Premier ministre au titre de son pouvoir de police générale, ni le ministre de l’Intérieur ne peuvent modifier ce régime. » 

Un autre célèbre avocat au Conseil d’État, Patrice Spinosi, estime lui aussi, ce matin, que ces décisions sont « très attentatoires aux libertés individuelles »  et « dangereuses ». 

Plusieurs juristes pointent enfin la « contradiction »  entre le fait que l’exécutif ait refusé de décréter l’état d’urgence, mais en applique de fait les dispositions en prononçant des interdictions générales de manifester. 

Dans de nombreuses villes, les tribunaux administratifs sont saisis pour contester les interdictions de manifester, parfois avec succès, ce qui conduit à une sorte de jeu de ping-pong difficile à suivre entre préfectures, tribunaux et manifestants. Ainsi, hier, à Paris, la manifestation prévue l’après-midi a-t-elle été dans un premier temps interdite par la préfecture, avant que le tribunal administratif, saisi en référé, lève cette interdiction. La préfecture a aussitôt répliqué avec un arrêté autorisant la manifestation mais… de façon « statique », c’est-à-dire en interdisant la « déambulation ». 

Week-end à hauts risques à Orléans

Les yeux seront également rivés ce week-end sur la ville d’Orléans, dont les autorités craignent qu’elle soit le théâtre d’affrontements violents. Cette ville va en effet accueillir le congrès du Rassemblement national et, dimanche, le meeting de lancement officiel de la campagne présidentielle de Marine Le Pen. 

Plusieurs actions sont prévues dans ce cadre par les opposants au RN. D’abord, une manifestation organisée par plusieurs partis de gauche et syndicats, à Orléans. Ensuite, un « village antifasciste »  qui s’installera dans la ville pendant tout le week-end. Mais surtout, les renseignements territoriaux craignent la venue de « 2 000 à 3 000 éléments radicaux »  de type « black blocs », parmi les « 20 à 30 000 personnes »  attendues aux manifestations, éléments radicaux qui expriment la volonté claire de perturber le congrès du RN voire d’empêcher le meeting de dimanche. 

Le préfet du Loiret, Hugues Moutouh, a tenu une conférence de presse hier après-midi pour annoncer les décisions qui ont été prises : « L’ordre et la fermeté primeront ce week-end », a-t-il déclaré. Le ministère de l’Intérieur et la préfecture ont pris la décision d’autoriser la manifestation appelée par les partis de gauche le matin, à laquelle participeront des personnalités comme Olivier Faure ou Sophie Binet : « Cette manifestation a été régulièrement déclarée et s’inscrit dans la légalité, et l’État garantira l’exercice de la liberté de manifester », a expliqué le préfet. En revanche, le préfet utilisera tous les moyens dont il dispose pour empêcher que soient perturbés le congrès et le meeting du RN, qui est « un parti démocratique ». « Je ne laisserai pas des groupes violents prendre en otage une manifestation pacifique, s'en prendre aux forces de l'ordre, menacer les habitants ou dégrader les commerces et bâtiments publics », a poursuivi Hugues Moutouh, qui a interdit tout attroupement à Orléans dimanche. Un déploiement de forces de l’ordre « absolument massif »  sera organisé, avec « une quinzaine d’unités de forces mobiles », un blindé Centaure et des engins lanceurs d’eau. 

Les commerçants doivent « laisser faire la police » 

Enfin, le président du réseau des CCI, Alain Di Crescenzo, a dit ce matin son inquiétude face au risque que les commerçants s’arment pour se défendre eux-mêmes contre d’éventuels pillages. « Sur le terrain, j’ai vu des battes de baseball, des barres à mine et puis des fusils de chasse », a-t-il déclaré sur Europe 1. Le président des chambres de commerce et d’industrie appelle ses collègues au calme et leur demande de « tirer le rideau et de laisser faire la police », ajoutant que les commerçants « ne sont pas là pour le maintien de l’ordre public ». 

De son côté, le préfet de police de Paris a conseillé aux commerçants de recourir à des vigiles de sociétés privées. Ce conseil est le signe que la préfecture sait d’avance que les forces de l’ordre ne pourraient pas protéger tous les commerces si des débordements similaires à ceux du 17 octobre devaient se reproduire. Et ce malgré une mobilisation sans précédent : samedi, non seulement les policiers en congé seront rappelés, mais le ministère de l’Intérieur entend mettre à contribution des agents de la police de l’air et des frontières, des douanes et même des élèves des écoles de police et de gendarmerie.