Dimanche 18 octobre au matin, le pays s’est réveillé groggy en regardant les images de dévastation d’innombrables centres-villes : mobilier urbain démoli, barricades incendiées, voitures, vélos, camions et engins de chantier calcinés, magasins détruits et pillés, transports en commun pris d’assaut, antennes de police caillassées et, ultime symbole de la violence des événements de la veille, la mairie de Limoges brûlée sous les yeux de la population médusée. 

Bâtiments publics attaqués

Contrairement aux manifestations précédentes, la violence ne s’est pas invitée en fin de cortège, au moment de la dispersion, mais dès le début, voire plusieurs heures avant, dans de nombreuses villes. La journée a commencé, samedi 17 octobre, au petit matin, par des actions pacifiques et plutôt bon enfant sur un certain nombre de ronds-points – rappel du mouvement des Gilets jaunes de 2018, l’affluence en moins : le plus souvent, ces actions n’ont rassemblé que quelques dizaines de personnes. 

En fin de matinée, alors que les manifestations devaient démarrer en début d’après-midi, les premières violences ont éclaté à Paris, mais aussi à Lille, Lyon, Marseille, Nantes, Rennes… De façon manifestement organisée, les « black-blocs »  ont investi les lieux avant les rassemblements et débuté les affrontements avec les forces de l’ordre, empêchant dans de nombreuses villes les manifestants de se réunir. Au-delà de ces affrontements, des petits groupes organisés ont attaqué un certain nombre de bâtiments publics, en commençant par la mairie de Marseille, l’office du tourisme de Lyon, place Bellecour – un monument historique, entièrement détruit par le feu –, la mairie de Lille, celles d’Angers, de Grenoble et de Calais, avant qu’en fin de journée, des émeutiers s’introduisent dans la mairie de Limoges et y mettent le feu. 

D’autres bâtiments publics ont fait l’objet de tentatives d’attaques ou d’intrusions pendant cette journée : une caserne de gendarmerie à Paris, place de la République, plusieurs commissariats ou antennes de police municipale, notamment à Marseille et à Brest. À Bordeaux, c’est la résidence de la préfète qui a été saccagée par des émeutiers. 

Tout au long de la journée, notamment à Paris, les affrontements se sont prolongés non seulement place de la République mais se sont étendus dans toute une partie de la capitale, au fur et à mesure que les émeutiers se dispersaient – avec l’objectif de se rapprocher de l’Élysée et de Matignon. En fin de journée, des affrontements éclataient place de la Concorde, sur les Champs-Élysées, sur les Grands boulevards – autant de lieux où manifestations et rassemblements étaient pourtant interdits par arrêté préfectoral. 

À partir de la fin d’après-midi, aux affrontements avec les forces de l’ordre se sont ajoutés les pillages : des centaines de magasins – au moins 1 500 selon le ministère de l’Intérieur – ont été détruits et pillés, allant de modestes boutiques de téléphonie mobile à de grandes enseignes du luxe, en passant par des magasins de sport, de vêtements, et des dizaines de supermarchés. Dimanche matin, le patron des magasins Carrefour, Alexandre Bompard, chiffrait les dégâts sur sa seule enseigne (50 magasins pillés) « en dizaines de millions d’euros », et « en centaines de millions sur tout le commerce français » . Dans plusieurs villes, seule l’intervention rapide des sapeurs-pompiers a réussi à éviter que les incendies des commerces se propagent aux immeubles attenants. 

Ce sont, en tout, plus d’une vingtaine de villes qui ont connu des épisodes de violences et de pillage – dont, outre celles que nous avons déjà évoquées, Metz, Nancy, Nice, Montpellier, Valence, Pau ou Rouen.

Presque 1 000 membres des forces de l’ordre ont été blessés pendant cette journée, dont 7 grièvement. Aucun bilan n’a été donné par le gouvernement concernant les manifestants, mais au moins deux blessés graves ont été relevés, tous deux âgés de 17 ans : un jeune homme a eu la main arrachée à Saint-Étienne, et une jeune fille a perdu un œil, à Mulhouse. Ce sont par ailleurs presque 2 400 personnes qui ont été interpellées, dont 855 à Paris.

Une mobilisation malgré tout massive

Ces graves incidents ont réussi à totalement occulter la mobilisation pour le pouvoir d’achat et pour soutenir le mouvement des lycéens qui étaient prévues le 17 octobre. Pourtant, ces manifestations ont été massives, puisque le ministère de l’Intérieur a compté entre 550 000 et 600 000 manifestants, soit plus du double de la journée de manifestations du 13 octobre. Pour mémoire, la première manifestation du mouvement des Gilets jaunes, le 17 novembre 2018, avait compté 290 000 manifestants, selon les chiffres du ministère. 

Samedi 17 octobre, toujours selon la place Beauvau, il y avait 110 000 manifestants à Paris, 32 000 à Toulouse, 20 000 à Lyon et à Nantes, 7 000 à Bordeaux… Mais les affrontements, destructions et pillages qui ont marqué cette journée ont occupé l’essentiel de la couverture médiatique, en particulier sur les chaînes d’information continue, masquant une mobilisation populaire qui reste particulièrement forte et symptomatique d’un profond malaise dans le pays. 

Des maires « sidérés »  et « en colère » 

Après ces événements – qui ont repris de façon sporadique le lendemain, en particulier à Paris –, l’heure est au bilan et aux premières polémiques sur les responsabilités de ce désastre. 

De nombreux maires se sont exprimés samedi et dimanche pour dire leur « colère », pas seulement contre les émeutiers mais aussi contre le ministère de l’Intérieur, estimant que ces événements ont été insuffisamment préparés et que le déploiement des forces de l’ordre a été sous-dimensionné. C’est le cas en particulier du maire de Marseille, Benoît Payan, qui a déclaré avoir été obligé « d’appeler le président de la République »  pour obtenir, en cours de journée, l’envoi de CRS supplémentaires. En outre, selon lui, les forces de l’ordre présentes ont laissé faire les casseurs pour ne se concentrer que sur les manifestants. Il se dit ce matin « sidéré »  par « l’incapacité de l’État à organiser les forces de l’ordre et anticiper ».

«   Comment est-ce qu'on a pu être si débordés, et surtout si rapidement, dans tout le pays ?  »

— Grégory Doucet, maire de Lyon

À Limoges, le maire Guillaume Guérin a dénoncé « un dysfonctionnement dans la chaîne hiérarchique »  et un manque de munitions du côté des forces de l’ordre. À Lyon, où plus de 200 commerces ont été saccagés en plus de la destruction par le feu de l’office du tourisme, le maire Grégory Doucet s’indigne : « Comment est-ce qu’on a pu être si débordés, et surtout si rapidement, dans tout le pays ? » . Il appelle le gouvernement à « tirer les leçons, en matière de préparation, d’anticipation mais aussi d’intervention ». 

À Paris enfin, le préfet de police a essuyé de nombreuses critiques sur le fait d’avoir tant tardé à définit un itinéraire de manifestation – qui n’a été connu que samedi matin – ce qui a empêché les forces de l’ordre et les services de la ville de se préparer à un cortège potentiellement violent, par exemple en enlevant les voitures, poubelles, conteneurs à bouteilles, etc. 

Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a reconnu ce matin « prendre (sa) part de responsabilité »  et avoir mal anticipé « la participation qui était manifestement supérieure à ce que nous avions prévu » . Il a présenté sa démission au chef de l’État, qui l’a refusée, au nom de « de la nécessité d’un commandement continu des forces de l’ordre dans le contexte actuel ».