Nous avons « perdu le contrôle », a reconnu Laurent Nuñez, le ministre de l’Intérieur, hier matin. Cette perte de contrôle a conduit le ministre à présenter sa démission au Premier ministre, qui l’a refusée. Sébastien Lecornu a d’ailleurs profité de son point presse d’hier pour rendre un hommage appuyé à son ministre, mettant en avant notamment que le fait qu’il n’y ait pas eu de mort samedi 17 octobre relevait « du miracle », miracle imputable entre autres au ministre. 

Déploiement insuffisant

Reste à comprendre les causes de ce qui apparaît bien comme une faille – que l’AMF elle-même a pointé du doigt dans la « déclaration des maires de France »  publiée hier, où l’association écrit que les événements du 17 octobre « ont marqué l’échec de la doctrine d’emploi des forces de l’ordre et montré l’insuffisance criante de leurs moyens d’intervention ». Cette « insuffisance »  a été très durement fustigée notamment par le maire de Marseille, Benoît Payant, qui a littéralement convoqué le ministre de l’Intérieur pour lui « demander des comptes ». 

«  Nous avons perdu le contrôle.  »

— Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur

C’est à la fois le nombre total de forces de l’ordre engagées et leur répartition qui pose question. Après avoir nettement tergiversé, Laurent Nuñez a fini par donner le chiffre de « 60 000 forces de l’ordre »  mobilisées samedi dernier. Il a été bien souvent rappelé depuis que c’est moins que pour la journée « Bloquons tout »  du 10 septembre 2025 (80 000) ou pour la manifestation des Gilets jaunes du 8 décembre 2018 (89 000). 

Les syndicats policiers estiment que dans plusieurs villes, les demandes de mobilisation d’unités mobiles (CRS ou gendarmes mobiles) n’ont pas été satisfaites. À Marseille, à Lyon, à Bordeaux, les maires estiment que les forces en présence étaient très insuffisantes. Place Bellecour, à Lyon, les policiers présents ont été totalement débordés par les émeutiers qui ont mis le feu à l’office du tourisme. À Bordeaux, la préfète – dont la résidence a été vandalisée – expliquait dimanche : « Nous avons été submergés pendant plusieurs heures », les forces de l’ordre n’étant qu’au nombre de 400. 

À Marseille, après les lourdes critiques du maire, le préfet s’est défendu en évoquant un nombre inédit de « 30 000 pilleurs »  auquel les forces de l’ordre étaient incapables de faire face. Un chiffre jugé « farfelu »  par le maire, et même très fortement revu à la baisse par le syndicat Unsa-Police, qui parle lui de « 1 000 à 1 500 pilleurs »  dans la cité phocéenne. 

Mobilisation sous-évaluée

Qu’est-ce qui explique ce sous-dimensionnement du dispositif policier ? Le ministère de l’Intérieur met notamment en avant « l’épuisement »  des forces de l’ordre, confrontées depuis maintenant un mois à un mouvement lycéen qui s’étend sur tout le territoire. « Quand vous êtes dans une période calme, vous pouvez mobiliser une grosse force », déclare une source policière dans le quotidien Le Monde. « Mais quand ça s’inscrit dans la durée, que les moyens sont sollicités de façon quasi quotidienne, ils fatiguent et il faut savoir gérer sur le long terme. » 

Au-delà, il semble que le dispositif a été dimensionné à partir d’une évaluation manifestement sous-évaluée du nombre de manifestants violents et du nombre de manifestants tout court. Rappelons que le vendredi 16 octobre, le renseignement territorial estimait « entre 60 000 et 110 000 »  le nombre de personnes attendues, et le ministre de l’Intérieur, « 200 000 ». Ce sont au moins 550 000 personnes qui ont participé à cette journée, en réalité. 

Les services du ministère de l’Intérieur rappellent toutefois qu’il est extrêmement difficile d’anticiper le nombre de participants à un mouvement de ce type, contrairement aux mobilisations syndicales plus classiques. 

En revanche, il faut signaler que le renseignement territorial avait, dès vendredi, prévenu d’un très fort risque « d’actions éruptives, peu préparées et offensives », de « dégradations »  et de « pillages ». 

L’autre élément que les renseignements n’ont pas vu venir est le démarrage des violences dès le début des manifestations – voire dès 8 h du matin à Marseille – au lieu d’éclater au moment de la dispersion. Ce qui semble être le fait d’une action coordonnée des différents mouvements de type « black bloc », sur lequel le renseignement ne semble donc pas avoir de prise du point de vue informationnel. 

« Ultra-gauche » 

Ce manque de renseignements sur cette mouvance est et sera très certainement reproché au gouvernement, qui pointe maintenant plus clairement ce qu’il appelle « l’ultra-gauche », après avoir bien davantage désigné, jusque-là, le rôle réel ou supposé de La France insoumise dans les violences qui se déroulent en marge du mouvement lycéen ? Et ce alors que, selon un article publié ce matin par Médiapart, les services de renseignements eux-mêmes ne semblent pas voir la main de LFI dans le développement de ces violences.  

Cette évolution n’est pas partagée par tous : Bruno Retailleau, le candidat LR à l’élection présidentielle, a posé la question, la semaine dernière, de « l’interdiction »  de LFI. Il a été rejoint hier par le président du Sénat, Gérard Larcher, qui estime dans les colonnes du Figaro que « cette question peut être posée », dans la mesure où ce parti « tient une grande part de responsabilité dans le discours de haine ».