C’est une étude particulièrement intéressante qui a été dévoilée hier par une équipe franco-américaine de chercheurs et d’économistes. Intitulée L’extrême pauvreté dans les pays riches : analyse empirique sur données françaises, (seule une synthèse est accessible au public), cette étude a pour particularité de s’appuyer sur les données des Restos du cœur. Plus précisément, sur l’analyse des questionnaires remplis par les quelque 5,5 millions de personnes ayant bénéficié de l’aide de l’association entre 2018 et 2025. Cette gigantesque base de données (anonymisée) est une mine de renseignements sur les personnes tombées dans « l’extrême pauvreté » , sur l’ensemble du territoire puisque les Restos du cœur, avec près de 2 000 centres de distribution, couvrent toute la surface du pays. Comme l’expliquent les auteurs, ces données sont d’autant plus précieuses que « les personnes accueillies par les Restos ne sont pas admises sur des critères de revenu mais selon un critère de reste à vivre », c’est-à-dire qu’il s’agit de personnes qui estiment elles-mêmes avoir besoin d’aide alimentaire. « Ce critère permet d’étudier la pauvreté d’une manière bien plus pertinente qu’en se fondant uniquement sur des données de revenus, qui peuvent être trompeuses (par exemple, un même revenu peut être suffisant pour se loger en zone rurale mais pas à Paris) ».

« Explosion de la précarité résidentielle » 

Premier constat : le nombre de personnes accueillies par les Restos du cœur a bondi de 37 % entre 2018 et 2025, pour atteindre 1,3 million pendant la campagne 2025. Plus inquiétant encore : les chercheurs observent « une explosion de la précarité résidentielle »  chez les personnes accueillies (+ 62 % en sept ans). Il s’agit des personnes qui soit vivent à la rue, soit occupent un logement « précaire ou inadéquat » . 

Contrairement à une idée reçue, les chercheurs établissent que les personnes âgées sont « sous-représentées »  parmi les personnes les plus pauvres, tandis que les enfants et adolescents sont « très largement sur-représentés »  : près d’un quart des personnes en précarité résidentielle sont des enfants de 0 à 9 ans. 

Du côté des causes, c’est incontestablement l’inflation qui est à l’origine de cette augmentation de la grande pauvreté et de la précarité résidentielle : elle est responsable « de plus de la moitié de la hausse spectaculaire du sans-abrisme depuis 2018 ».

Un élément un peu plus positif ressort de l’étude, qualifié « d’inattendu »  par les auteurs eux-mêmes : l’extrême pauvreté est un phénomène « transitoire » : « Seuls 14 % des individus qui passent par les Restos y demeurent plus de trois ans », et 35 à 40 % n’y restent « qu’une campagne ». Ni l’extrême pauvreté ni le sans-abrisme ne sont donc forcément « à vie ». 

Le rôle central du logement social

Les auteurs s’interrogent, précisément, sur les moyens qui permettent de sortir de la grande précarité, et établissent que certaines politiques publiques le permettent. 

Le lien entre politique de l’emploi et grande pauvreté est clairement établi. « Une hausse de 10 % du taux de chômage entraîne une augmentation d’environ 10 % du nombre de personnes en précarité résidentielle », ont établi les auteurs. Mais à l’inverse, « une hausse de 10 % du nombre d’entreprises dans un bassin de vie réduit les entrées dans la précarité résidentielle de 20 % ». Ils notent d’ailleurs que la relative baisse du chômage depuis 2018 a permis de contenir la montée de la pauvreté : « Si le chômage était resté à son niveau de 2018, nous aurions aujourd’hui 12 % de sans-abris supplémentaires ». 

«  Les bassins de vie qui comptent un stock plus élevé de logements sociaux semblent mieux résister aux effets délétères d'une augmentation du chômage sur l'extrême pauvreté  »

— Étude sur l'extrême pauvreté

Un autre élément essentiel – et en partie à la main des maires – est la question du logement social. « Une hausse de 10 % du stock de logements sociaux par habitant dans une localité donnée réduit (…) le sans-abrisme de plus de 8 % » . Conclusion des auteurs : « Les logements sociaux protègent efficacement contre la précarité résidentielle (…) et les bassins de vie qui comptent un stock plus élevé de logements sociaux semblent mieux résister aux effets délétères d’une augmentation du chômage sur l’extrême pauvreté ». 

« Crise du pouvoir d’achat historique » 

Non sur l’extrême pauvreté cette fois, mais sur la lente paupérisation d’une partie de plus en plus importante de la population, une autre étude publiée la semaine dernière par Le Monde montre que la France « traverse une crise du pouvoir d’achat historique » . Le pouvoir d’achat des ménages a globalement chuté pendant deux années consécutives (2025 et 2026, par anticipation), ce qui n’est arrivé que deux fois depuis les années 1960 (1983-1984 et à la suite de la crise financière de 2008). 

Selon les calculs de l’Institut français de l’économie, une famille de deux adultes et deux enfants a perdu en deux ans, en euros constants, l’équivalent de 1 200 euros de pouvoir d’achat. Pour les chercheurs, la situation est pire qu’en 1983 tout simplement parce que l’on part de plus bas : au début des années 1980, on sortait d’une période de forte dynamique du pouvoir d’achat et la baisse de 1982-1983 a donc été plus facile à encaisser pour les ménages, alors qu’aujourd’hui, cela fait des années que le pouvoir d’achat oscille entre stagnation, faibles hausses et faibles baisses. 

C’est le choc inflationniste de 2022 qui a changé la donne, avec pour la première fois depuis des décennies une « baisse des salaires réels »  : aujourd’hui, le salaire réel moyen est inférieur à celui de 2019. Entre 2021 et le premier trimestre 2026, il n’a progressé que de 0,1 % en France, et les chercheurs sont convaincus que l’impact de la guerre au Moyen-Orient et la flambée des prix du pétrole conduiront ce chiffre à passer dans le négatif d’ici la fin de l’année. 

Autre élément qui inquiète les économistes : la remontée du chômage. Ces dernières années, certes, les salaires ont baissé mais la diminution du chômage a atténué ce choc : « Les gens étaient moins bien payés, mais ils étaient plus nombreux à toucher un salaire » , expliquent les économistes de l’IFE. La poussée du chômage, qui s’établit aujourd’hui à plus de 8 %, va conduire à un double effet négatif : moins de salariés, moins bien payés. 

La situation n’a hélas pas de raison de s’améliorer, notamment du fait que le gouvernement, économies budgétaires obligent, envisage de désindexer un certain nombre des prestations sociales qui permettent de soutenir un peu le pouvoir d’achat. Sans compter la poursuite de la hausse des loyers, du gaz, du fioul, de l’électricité, qui vont continuer d’alourdir les « charges contraintes »  des ménages avec, en regard, des salaires qui n’augmentent guère. Pour mémoire, rappellent les économistes, les dépenses contraintes représentaient en 1960 13,5 % du revenu brut d’un ménage. Elles en représentent aujourd’hui 30,3 %.

Rappelons enfin que les députés se sont également emparés de cette question, à travers la mise en place d’une commission d’enquête sur les causes et les conséquences de l'augmentation de la pauvreté, notamment pour les travailleurs séniors et les personnes âgées, et les manquements des politiques publiques pour y faire face. Frédéric Chéreau, maire de Douai, et Léo Prassel, maire de Bavilliers, ont été auditionnés la semaine dernière au nom de l’AMF  et ont évoqué les actions mise en œuvre localement et les difficultés rencontrées.