Adopté à l’unanimité par les membres du CSFPT, ce rapport consacré aux agents territoriaux de Mayotte dresse un tableau saisissant des conditions de vie et de travail dans le 101e département français, marqué par « un taux de pauvreté de 77 % et un chômage endémique »  (37 % de la population active). La situation y est, de plus, « exacerbée »  par les conséquences du cyclone Chido de décembre 2024 et de la tempête Dikeledi un mois plus tard, qui ont « non seulement dévasté les infrastructures mais ont aussi mis en lumière la vulnérabilité des agents publics dans l’exercice de leurs missions ». 

Les grandes caractéristiques de la FPT de Mayotte

L’archipel compte 8 258 agents territoriaux (chiffres 2023) pour quelque 323 000 habitants. Le rapport rappelle que la fonction publique territoriale (FPT) mahoraise est « une fonction publique récente », longtemps organisée autour de cadres d’emplois spécifiques nés avant la départementalisation de 2011. 

Ses effectifs sont fortement concentrés à Mamoudzou, qui abrite les services du conseil départemental, lequel regroupe 37 % de la FPT mahoraise. Cette part est deux fois plus élevée qu’en métropole, ce qui s’explique par le fait que le conseil départemental de Mayotte exerce également les compétences d’un conseil régional. 

Les agents communaux représentent 45,4 % des effectifs de la FPT de Mayotte (contre 51 % dans l’Hexagone). 

Le rapporteur note également que les emplois aidés restent beaucoup plus développés à Mayotte que dans l’Hexagone : 8,1 % contre 1,8 %. Mais bien qu’élevé, ce chiffre a très fortement diminué en quelques années, puisque la FPT mahoraise comptait 33,1 % d’emplois aidés en 2017. Quant au nombre de contractuels, il a parallèlement explosé en six ans, passant de 9,9 % en 2017 à 24,5 % en 2023.

Côté métiers et filières, le rapport note que « la répartition sectorielle des effectifs en dit long sur les choix qui ont été faits – ou imposés – à Mayotte : les services techniques, la sécurité et la police municipale sont surreprésentés ». 

Une autre caractéristique de la FPT mahoraise est la place des femmes, beaucoup moins importante que dans l’Hexagone, avec seulement 49,6 % d’agentes contre 61,3 % en métropole.

Des conditions de travail « dégradées » 

« Locaux et équipements inadaptés, insécurité omniprésente, rémunérations et carrières inégales, offre de formation insuffisante. »  Le verdict du rapport est sans appel sur la dégradation des conditions de travail de la FPT mahoraise. Il est apparu au cours des auditions menées que les problèmes qui sont perçus comme les plus graves par les agents sont l’accès à l’eau et la sécurité. Ce sont, note le rapporteur, des problèmes qui n’ont pas été créés par le cyclone Chido, mais « amplifiés et mis en lumière de manière brutale ». 

Les agents travaillent souvent dans des conditions déplorables : « Trois agents partagent 9 m² dans certaines collectivités », des immeubles de bureaux n’ont pas d’ascenseur, certains travaillent encore dans des préfabriqués modulaires. Tout manque : tenues de travail pour les agents techniques, ordinateurs, véhicules de service. 

«  Avant le cyclone, la situation était déjà préoccupante. Chido n'a pas créé les difficultés : il les a mises à nu.  »

— Ambdilwahedou Soumaïla, maire de Mamoudzou

De nombreux locaux de travail ne disposent pas d’eau potable – ce qui existait avant Chido mais a été aggravé après le passage du cyclone : « Avant le cyclone, la situation était déjà préoccupante. Chido n'a pas créé les difficultés : il les a mises à nu. Il faut maintenant reconstruire mieux, pas reconstruire pareil », note le maire de Mamoudzou, Ambdilwahedou Soumaïla. 

Quant aux agressions, elles sont « quotidiennes » : « Les mairies, les centres sociaux, les unités d'action sociale (Utas), les centres de PMI, les établissements scolaires et les services de protection de l'enfance sont des lieux où des agressions verbales et physiques ont été documentées. Certains établissements publics sont contraints à des fermetures forcées sous la pression d'usagers en situation de grande détresse, parfois armés. » 

Les trajets domicile-travail sont « épuisants et dangereux » : il faut compter « deux à trois heures pour parcourir entre deux et dix kilomètres », et des agents « doivent partir à 4 h du matin pour arriver à l’heure au travail ». Cas extrêmes : les auditions ont mis en lumière que des agents dorment dans leur voiture pendant la semaine pour ne pas avoir à effectuer des heures de trajet, qui plus est dangereux. 

Conséquences sur la santé

Entre l’insécurité et le manque d’accès à l’eau, les conséquences sur la santé des agents sont jugées « graves ». « Stress chronique », « épuisement professionnel », hypertension sont courants à Mayotte, tandis que les coupures d’eau rendent impossible de se laver les mains, ce qui facilite la propagation de maladies, dont le choléra, et conduit à des situations de déshydratation. 

Dans ces conditions, entre problèmes de santé et insurmontables difficultés de transport, l’absentéisme est forcément prégnant. « Le respect des 1 607 heures est inapplicable en l’état, note le rapporteur. Le droit commun du temps de travail se heurte à une réalité qui le dépasse. » 

À ces conditions dégradées s’ajoutent « des perspectives de carrière durablement bloquées »  et une rémunération qui reste souvent insuffisante malgré la sur-rémunération (majoration de 40 % du traitement). Les rémunérations restent plus basses à Mayotte qu’en métropole, alors que le coût de l’alimentation est supérieur de 30 % à celui de la métropole et que des dépenses contraintes s’ajoutent comme l’achat d’eau potable, qui peut représenter entre 300 et 400 euros par mois. « Cette perte de pouvoir d’achat invisible, subie par tous les agents », constitue « une anomalie inacceptable dans un département français », s’indigne le rapporteur.

« Lutte pour la survie » 

Les conditions de vie « représentent une véritable lutte pour la survie », poursuit le rapporteur. Les logements sont rares – la pression foncière est « intenable »  – et souvent insalubres. « De nombreux agents sont contraints de se tourner vers le secteur privé, souvent vétuste, non conforme ou situé dans des zones isolées, ce qui dégrade leur santé et leur vie familiale. » 

Le manque d’eau et d’hygiène conduit souvent à la fermeture de services publics, notamment des écoles, ce qui complique encore un peu plus la vie des agents. L’ensemble du territoire de Mayotte est un désert médical – il n’existe qu’un centre hospitalier sur l’archipel – et l’on n’y trouve ni cardiologue ni ophtalmologue. 

Ce tableau particulièrement sombre conduit le rapporteur à faire un certain nombre de préconisations, qui semblent hélas devoir rester pendant longtemps encore des vœux pieux : assurer la sécurité, garantir l’accès à l’eau potable pour tous, investir massivement dans le secteur médical, lancer un plan d’urgence pour l’éducation…

En attendant, on ne peut que comprendre les propos d’un représentant syndical, auditionné par le rapporteur : « On ne peut pas demander à nos agents de faire du service public normal dans un territoire qui n'est pas normal. Il faut nommer les choses : à Mayotte, exercer une mission publique est un acte de courage quotidien. »