Les premiers enseignements des élections sénatoriales
Par Franck Lemarc

Il faudra attendre un peu pour pouvoir commenter en détail les résultats des élections qui ont permis le renouvellement de la moitié des sièges du Sénat, hier : le ministère de l’Intérieur annonce la publication de ces résultats définitifs « dans la journée » . Mais à quelques unités près, on en sait ce matin suffisamment pour pouvoir constater que les grands équilibres du Sénat ne changeront pas : la droite y restera très largement majoritaire et le Parti socialiste conservera sa place de deuxième groupe du Sénat. Preuve de la grande stabilité qui marque ce scrutin : sur les 178 sièges à pourvoir hier, 133 sénateurs se représentaient et 111 d’entre eux ont été réélus.
Il reste que le principal enseignement de ce scrutin est l’élection d’une quinzaine de sénateurs d’extrême droite au Sénat – qui n’en comptait jusqu’à présent que trois.
Un groupe RN au Sénat
C’est dans ses fiefs de l’arc méditerranéen que le parti de Marine Le Pen, allié à celui d’Éric Ciotti, a connu ses principaux succès. Et ce, même si le mode de scrutin très particulier des élections sénatoriales rend ce scrutin relativement étanche aux évolutions politiques nationales : alors que le RN recueille entre 30 et 35 % des intentions de vote à la présidentielle dans tous les sondages, ce sont seulement 11 sénateurs RN ou UDR qui ont été élus hier, et qui s’ajouteront aux trois sénateurs RN déjà en place. C’est à la fois peu et beaucoup : peu, au regard des intentions de vote de l’ensemble des électeurs du pays ; beaucoup, parce que jamais l’extrême droite n’avait été en situation de pouvoir créer un groupe parlementaire au Sénat.
Outre les départements de l’arc méditerranéen (Var, Bouches-du-Rhône, Gard, Hérault, Alpes-Maritimes), il faut retenir l’élection de la désormais ex-députée de la Gironde Edwige Diaz et celle de Léon Levasseur, ancien maire de Cailly, en Seine-Maritime.
S’il est donc exagéré de la part des ténors du RN de parler de « victoire historique », voire de « raz de Marine » comme l’a fait l’un d’entre eux hier, cette élection est une nouvelle preuve de l’ancrage profond et durable du RN dans la vie politique. Et le fait de disposer d’un groupe au Sénat va lui donner de nouvelles possibilités d’expression (avec du temps de parole en plus, l’accès à un poste de vice-président et la possibilité de disposer d’une niche parlementaire au Sénat, notamment).
Il faut par ailleurs se rappeler que seule la moitié du Sénat a été renouvelée hier – l’autre moitié le sera en 2029. Les départements des Hauts-de-France ou de l’Est de la France où le RN est le plus implanté n’étaient pas concernés par le scrutin d’hier, ce qui laisse à penser qu’en 2029, l’extrême droite renforcera encore un peu plus sa présence au Palais du Luxembourg.
La droite toujours largement majoritaire
La droite classique n’en restera pas moins très majoritaire au Sénat, comme elle l’est depuis 2014 au travers d’une alliance entre Les Républicains et l’Union centriste. Au sortir de ce scrutin, cette alliance disposerait d’environ 200 sièges sur 348. Mais la poussée du RN a toutefois quelque peu érodé les résultats des LR – ils auraient perdu entre 5 et 7 sièges, selon le président du groupe, Mathieu Darnaud, pour sa part réélu dans l’Ardèche. Ce dernier a également indiqué que certains sénateurs LR pourraient rejoindre le groupe RN. RN et UDR, hier soir, appelaient en effet « les sénateurs de droite qui refusent la poursuite des compromis avec la Macronie » à rejoindre leur futur groupe.
À l’inverse, le président du Sénat, Gérard Larcher, s’est d’ores et déjà projeté dans un après-présidentielle qui verrait, peut-être, la victoire du RN – comme il l’avait fait auparavant dans un courrier adressé à tous les sénateurs : pour lui, dans de telles circonstances, le Sénat aura « plus que jamais » le devoir d’assurer son rôle de « contre-pouvoir indispensable en démocratie ».
Notons que Bruno Retailleau, président des Républicains et candidat à la présidentielle, a été, en Vendée, le mieux élu de tous les sénateurs élus à la proportionnelle, avec 62 % des suffrages. Par ailleurs, l’actuelle ministre (centriste) de la Décentralisation et de l’Aménagement des territoires, Françoise Gatel, a été facilement réélue en Ille-et-Vilaine.
Une gauche qui se maintient
À gauche, le Parti socialiste s’en tire bien avec seulement « deux ou trois sièges » perdus, selon le président du groupe, Patrick Kanner. Il restera donc le deuxième groupe le plus important du Sénat derrière l’alliance LR-UC. Le PCF se félicite de la réélection de « 100 % » de ses sénateurs : après ce scrutin, il conserve 18 sénateurs sur 18.
En revanche, les Écologistes ont légèrement reculé, conséquence notamment de la perte de plusieurs grandes villes aux dernières municipales (Strasbourg et Bordeaux en particulier) : ils perdent trois sièges sur 15 dans la nouvelle composition du Sénat.
Du côté de La France insoumise (LFI), on se félicite de l’élection de deux sénateurs, pour la première fois dans l’histoire du mouvement : l’un dans le Rhône, sous les seules couleurs de LFI, Gabriel Amard ; l’autre en Haute-Garonne, où Marc Péré, maire de L’Union, a été élu à la tête d’une liste d’union avec les écologistes.
Avec seulement deux sénateurs, LFI ne pourra constituer de groupe. La question est ce matin de savoir s’ils rejoindront le groupe des Écologistes – question qui divise profondément le parti vert.
« Mercato » à venir
Dans le camp du « bloc central » enfin, la situation est compliquée. Le groupe RDPI, soutien du président Macron créé en 2017 par feu François Patriat, pourrait perdre 5 à 6 sièges, mais conserver tout de même la possibilité de garder son groupe. Du côté du groupe des Indépendants, majoritairement composé de sénateurs Horizons, on constate au contraire un léger renforcement avec sans doute un sénateur de plus. Mais d’âpres débats ont lieu dans ce groupe pour savoir s’il reste allié à ce qu’il reste du camp macroniste ou s’il se rallie à la majorité LR-UC.
Toutes ces questions seront l’enjeu de ce que l’on pourrait appeler le « troisième tour » des sénatoriales, c’est-à-dire la composition des groupes – qu’un sénateur réélu comparait plaisamment hier à « un mercato » . Les listes doivent être établies d’ici au 5 octobre. Dès jeudi 1er octobre, le nouveau Sénat se réunira en séance publique pour élire son président – l’issue du scrutin ne faisant guère doute, Gérard Larcher étant assuré d’être réélu.
Notons pour finir un chiffre étonnant, pour l’instant sans explication : le taux élevé de bulletins blancs dans l’Aube. Alors que le taux de suffrages exprimés oscille entre 97 et 99 % dans tous les départements, il n’est que de 72,8 % dans l’Aube, où un quart des grands électeurs a choisi de mettre un bulletin blanc dans l’urne. Le maire de Troyes et ancien président de l’AMF, François Baroin, s’est interrogé sur ce sujet et espère que seront « analysées les raisons qui ont fait, alors que l’offre était multiple, qu’un nombre important de grands électeurs dans notre département ont choisi de ne pas se prononcer. »
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