Ce sont plus de 260 000 lycéens qui ont manifesté hier dans tout le pays, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, dont 56 000 à Paris. Dans de nombreuses villes, les cortèges ont été très supérieurs à ce qu’attendaient les organisateurs et les préfectures : 20 000 manifestants à Lyon, 13 500 à Toulouse et à Nîmes, 12 500 à Nantes, 13 000 à Grenoble… Les manifestations ont également touché les territoires ultramarins : à La Réunion, elles ont réuni, selon la préfecture, 1 500 jeunes. En Martinique, 16 établissements sont concernés par des blocages et en Guadeloupe, 7. 

L’autre fait marquant de cette journée est que les manifestations – souvent bien encadrées par des parents et des militants syndicaux – se sont déroulées dans le calme. En dehors de quelques affrontements au moment de la dispersion que l’on pourrait maintenant qualifier d’habituels, en particulier à Paris et Strasbourg, les cortèges n’ont pas donné lieu à des violences ou des dégradations comme cela a été le cas les jours précédents. 

Les revendications se précisent

Les revendications des lycéens apparaissent toujours extrêmement variées, mais, au fil du mouvement, semblent se concentrer sur quatre points essentiels : la lourdeur des emplois du temps, la vétusté des bâtiments, la question des remplacements et Parcoursup. À ces revendications générales s’ajoutent des questions plus locales – comme aux Antilles où les lycéens témoignent d’une « inadaptation »  des locaux aux chaleurs tropicales.

Les syndicats lycéens et étudiants semblent s’être accordés sur une revendication commune : celle de « dix milliards »  d’euros pour l’éducation, « tout de suite ». Interrogés dans les médias, les porte-paroles de plusieurs d’entre eux l’ont martelé hier : le mouvement s’arrêtera lorsque le gouvernement aura « lâché un chèque de 10 milliards ». 

Premières réponses gouvernementales

La presque-totalité de la séance de questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale, hier, a été consacrée à ce mouvement. Cette séance a donné l’occasion au Premier ministre Sébastien Lecornu et au ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray d’apporter quelques premières réponses sur les revendications des lycéens – même si ces réponses ont été, parfois, un peu contradictoires.

«  Sur les remplacements, tous les problèmes urgents seront traités en huit jours  »

— Édouard Geffray, ministre de l'Éducation nationale

La question des remplacements semble être, aux yeux de l’exécutif, la plus simple à résoudre, au point que l’on peut se demander pourquoi des solutions n’ont pas été trouvées plus tôt. Édouard Geffray a rappelé qu’il avait demandé en début de semaine un point sur la situation établissement par établissement et qu’il aurait « toutes les informations demain soir », soit ce mercredi. « Tous les problèmes urgents seront traités en huit jours ». Dont acte.

Sur la question des bâtiments scolaires, dont beaucoup de lycéens dénoncent la « dégradation », exemples très concrets à l’appui, le Premier ministre a commencé par rappeler que « brûler un lycée n’améliore pas la situation bâtimentaire des lycées », tandis qu’Édouard Geffray a comptabilisé « 24 établissements saccagés ou incendiés »  depuis le début de ce mouvement. Au-delà, Sébastien Lecornu a demandé que cette question soit « objectivée sans jeter l’opprobre sur les conseils régionaux »  – ce qui ne manque pas d’un certain aplomb dans la mesure où, depuis le début du mouvement, le gouvernement rejette la responsabilité de la dégradation des lycées, précisément, sur les conseils régionaux. Le Premier ministre a annoncé qu’il allait réunir aujourd’hui « les présidents des conseils régionaux pour objectiver les choses avec sérieux, comme les élus locaux savent le faire ». 

Quant à Parcoursup, les ministres ont exclu toute suppression du dispositif, tout en reconnaissant qu’il fallait « travailler »  à l’améliorer sur « la transparence »  et « l’orientation ». Édouard Geffray a cherché à défendre le dispositif en rappelant qu’il « a permis depuis 2019 à un nombre inédit d’élèves de Seine-Saint-Denis de faire leurs études à Paris »  – affirmation aussitôt qualifiée de « mensonge »  par plusieurs députés. Sébastien Lecornu, pour sa part, a reconnu que « des questions se posent sur Parcoursup »  mais noté que « celles et ceux qui demandent la suppression de Parcoursup ne disent jamais par quoi ils souhaitent le remplacer », estimant ironiquement que « le retour au tirage au sort »  ne fait pas consensus. « Y a-t-il besoin de davantage de transparence ? Le ministre et moi en sommes convaincus. Faut-il beaucoup plus de simplicité ? Là encore, la réponse est oui. Tout ce qui peut être corrigé, nous le corrigerons évidemment de bonne foi. » 

Malgré plusieurs questions posées par divers députés sur le budget que le gouvernement est prêt à débloquer à la suite de ce mouvement, aucune réponse chiffrée n’a en revanche été donnée à ce sujet. Le Premier ministre s’est contenté de dire que « nous devrons trouver des marges de manœuvre dans la discussion budgétaire ». 

Enfin, une certaine cacophonie a régné dans l’hémicycle sur la « banalisation »  des établissements en cette fin de semaine. Sébastien Lecornu a en effet annoncé, dès le début de la séance, qu’il avait été décidé « de la banalisation complète des emplois du temps dès demain matin, jeudi, vendredi », pour permettre des « temps de démocratie interne au sein des lycées ». Beaucoup ont compris, de cette déclaration, que les cours allaient être suspendus partout pour toute cette deuxième partie de la semaine. Un peu plus tard, Édouard Geffray s’est montré plus précis : « Au fur et à mesure de la reprise des cours, mercredi et jeudi, les établissements bénéficieront d’une demi-journée banalisée »  pour organiser des « temps d’échange ». 

Cette annonce a été accueillie fraîchement non seulement par les syndicats lycéens – qui estiment que le problème n’est plus de « discuter »  des problèmes mais de les résoudre, ce qui relève du gouvernement – mais également par les représentants des proviseurs, qui parlent d’une proposition « hors sol »  dans le contexte actuel. 

« Suspension »  de l’usage des grenades de désencerclement

Le reste du débat a été consacré aux méthodes de la police dans ce mouvement et à l’usage des armes dites « intermédiaires »  (lanceurs de balles de défense et grenades de désencerclement notamment, dont plusieurs députés demandent l’interdiction au moins dans le cadre de mouvements de jeunesse). Une partie du débat a porté sur les propos tenus la semaine dernière sur un plateau de télévision par le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Répondant à des syndicats de policiers qui avaient critiqué des « consignes de retenue »  venues du ministre, ce dernier s’en était défendu : « C'est faux. Il n'y a aucune consigne de retenue. Et par ailleurs, aucune consigne de ne pas utiliser tout l'armement intermédiaire à disposition des forces de sécurité intérieure. » 

Cette déclaration lui est immédiatement revenue comme un boomerang, de la part de la gauche cette fois, qui a interprété ces propos comme une incitation aux policiers à agir « sans retenue ». De nombreux orateurs de gauche se sont succédé hier dans ce sens, rappelant notamment les graves mutilations dont ont été victimes certains lycéens. 

Sébastien Lecornu est monté au créneau pour défendre son ministre de l’Intérieur, lisant à la représentation nationale un certain nombre de « télex »  envoyés par Laurent Nuñez aux forces de l’ordre pour leur donner « des instructions de proportionnalité ». « Je compte sur vous dans les jours à venir pour permettre la libre expression des revendications, tant qu’elle s’exprime de manière pacifique et dans le respect de la loi, a écrit le ministre de l’Intérieur. Si l’expression des lycéens doit être respectée, les actions violentes ne sauraient être tolérées. Les forces de sécurité s’attacheront à interpeller les auteurs des délits et à préserver l’ordre public avec un usage proportionné de la force. » 

Néanmoins, le ministre de l’Intérieur a annoncé hier soir qu’il avait donné instruction de « suspendre »  l’usage des grenades assourdissantes pendant la durée de ce mouvement, du moins « tant que la lumière n’a pas été faite »  sur l’affaire du lycéen dont une main a été arrachée, lundi, par un de ces engins. 

Ce matin, les blocages ont repris dans de nombreux lycées, et une nouvelle journée de manifestation est annoncée pour demain jeudi. Les services du Premier ministre ont indiqué que celui-ci s’exprimerait ce soir dans une allocution télévisée – sur le mouvement lycéen mais aussi sur « les carburants et la crise agricole ».