L’allocution du chef de l’État, après une journée marquée par des violences inédites dans de nombreuses villes du pays, était évidemment très attendue, et toute la journée, les rumeurs les plus folles ont circulé sur les réseaux sociaux. Le président de la République allait-il décréter l’état d’urgence ? Annoncer sa démission ? Voire, redoutaient les plus alarmistes, utiliser l’article 16 de la Constitution pour prendre les pleins pouvoirs ? 

Finalement, le chef de l’État n’a rien annoncé et, au-delà des mots évidemment très durs contre les émeutiers et les pilleurs, a donné l’impression d’être démuni. 

« Extrême gravité » 

Qualifiant la situation de « moment d’une extrême gravité »  du fait des agissements « de factieux issus de groupuscules d’ultra-gauche rejoints par de nombreux délinquants », Emmanuel Macron s’est indigné : « Qu’ont-ils dans la tête ? Comment des Français peuvent-il faire ça à la France ? ». « Nous ressentons tous ce soir de la colère et de la honte » , a-t-il ajouté, avant d’exprimer son « soutien »  aux forces de l’ordre, « à tous nos maires et nos élus »  et aux « commerçants ». 

«  Il faut entendre la colère et agir sur ses causes, et faire respecter fermement l'ordre républicain.  »

— Emmanuel Macron

Le chef de l’État a promis la « transparence »  sur le déroulement des événements et exigé « un suivi judiciaire exemplaire » : « Ceux qui ont détruit doivent payer, ceux qui ont pillé doivent rembourser » . Mais il a aussi voulu exprimer sa « compréhension »  des « inquiétudes »  des manifestants sur « le coût de la vie »  et celles de la jeunesse « sur l’avenir, les conditions de vie et d’études, la capacité à (…) trouver sa place dans la société » . Il se donne donc une « double responsabilité » : « Entendre la colère et agir sur ses causes, et faire respecter fermement l’ordre républicain ». 

Vraie-fausse annonce

En guise de réponse aux troubles, le chef de l’État a voulu « donner une méthode claire » : « Dans le contexte actuel, les préfets prendront les décisions en lien avec les maires pour protéger nos villes, nos bâtiments publics et nos commerces, y compris en allant jusqu'à interdire quand il le faut certains rassemblements. »  Cette déclaration ressemble à une annonce, mais n’en est pas une : c’est déjà ce qui se passe à chaque manifestation, que les préfets ont déjà le droit d’interdire s’ils jugent qu’il existe un risque de trouble à l’ordre public. Il faut noter que dès hier, le préfet de la Guadeloupe a instauré un couvre-feu pour les mineurs dans les communes de Pointe-à-Pitre et des Abymes. La maire de Denain (Nord), Anne-Lise Dufour-Tonini, a fait de même dans sa commune, interdisant aux mineurs se sortir entre 21 h et 6 h du matin jusqu'au dimanche 25 ocotbre inclus.

Par ailleurs, Emmanuel Macron a exigé que « l’ensemble des partis politiques et des organisations professionnelles et syndicales »  prennent position pour « condamner sans ambiguïté toutes les violences et appeler au calme » . Ces formations seront réunies par le Premier ministre « afin d’obtenir des positions claires et publiques » . Plusieurs commentateurs se sont interrogés, après l’allocution du chef de l’État, sur l’opportunité de cette mise en demeure des partis et des syndicats, surtout en pleine campagne électorale. 

Enfin, le président de la République a appelé chacun à « se mettre autour d’une table »  pour « construire des réponses »  aux inquiétudes de la jeunesse. Il a laissé entendre que des réunions se tiendraient autour du Premier ministre cette semaine avec les « élèves, étudiants, enseignants, représentants des organisations patronales et syndicales, collectivités territoriales, parlementaires », pour « travailler à des propositions concrètes ». Ce qui suscite, là encore, bien des interrogations : ce ne sont ni « les organisations patronales et syndicales »  ni encore moins « les collectivités territoriales »  qui peuvent prendre les décisions réclamées par la jeunesse, comme l’abrogation de Parcoursup ou l’octroi de plusieurs milliards supplémentaires pour l’éducation, mais bien le gouvernement. 

Une déclaration critiquée de toute part

La prise de parole du chef de l’État a été presque unanimement fustigée par la classe politique, jusque dans le propre camp d’Emmanuel Macron. 

À droite, c’est son absence d’annonce sur le maintien de l’ordre qui a été critiquée, le président du RN, Jordan Bardella, parlant d’un pouvoir « lâche et désorienté »  tandis que la candidate à la présidentielle, Marine Le Pen, évoquait « un pouvoir macroniste à bout de souffle, épuisé » . Le candidat LR à la présidentielle, Bruno Retailleau, a fustigé un chef de l’État « totalement dépassé, incapable d’opposer la force de l’Etat à la chienlit qui menace la République ». 

À gauche, c’est plutôt le manque de réponses à la colère sociale qui a été dénoncé, mais aussi « l’impréparation »  de l’exécutif avant les événements du samedi 17 octobre. Marine Tondelier (Les Écologistes) a appelé à la démission du ministre de l’Intérieur face à un « désastre absolu » , Yannick Jadot (soutien de Raphaëm Gluksmann) a parlé d’un pays « sans gouvernail ni capitaine » , tandis que les porte-parole de La France insoumise ont jugé « irresponsable de prendre la parole pour ne rien dire ». 

Plus douloureux peut-être pour le chef de l’État, le candidat Horizons, Édouard Philippe, ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, ne s’est guère montré plus enthousiaste après cette allocution : « J’aurais préféré, comme des millions de Français, des décisions et des initiatives permettant le retour à l’ordre et le rétablissement de l’autorité de l’État », a twitté dans la soirée le maire du Havre, concluant par un cruel : « Notre pays a besoin d’être commandé. » 

Lui aussi ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal a lui aussi attaqué l’allocution du chef de l’État, en contrepoint, ce matin sur RTL, estimant qu’il faut « des décisions fortes »  et sous-entendant donc qu’elles n’ont pas été annoncées. « On ne peut pas faire dans la dentelle »  face aux casseurs, a martelé le candidat. « Tous les moyens, y compris administratifs, doivent être utilisés : perquisitions administratives, assignations à résidence, état d’urgence s’il le faut ». 

Boris Ravignon, maire de Charleville-Mézières et nouveau président d'Intercommunalités de France, a lui aussi interpellé le chef de l'État, sur X, lui assénant que « si la sécurité était une vraie priorité, le projet de loi renforçant les pouvoirs des polices municipales n’attendrait pas d’être inscrit et voté à l'Assemblée nationale depuis 8 mois. Il aurait permis aux 29 000 policiers municipaux d’épauler encore mieux leurs collègues, d’utiliser des drones pour protéger les bâtiments municipaux (article 6), d’élargir les contrôles d’identité (articles 2 et 3), etc. ». 

Du côté des organisations syndicales de salariés comme de lycéens et d’étudiants, on se montre particulièrement déçus : « C’est toujours le vide absolu » , a jugé Sophie Vénétitay, dirigeante du Snes-FSU, tandis que l’Unef dénonce un président « à côté de la plaque »  qui n’a donné « aucune solution pour la jeunesse ». 

Projet de loi casseurs-payeurs

En guise de réponse politique, l’exécutif compte par ailleurs sur le projet de loi « casseurs-payeurs »  qui doit être examiné le 27 octobre par le Sénat. Ce texte, déjà controversé avant même son examen, réintroduit un principe de « responsabilité collective »  pour toute personne qui resterait présente sur les lieux d’un rassemblement après ordre de dispersion par les forces de l’ordre. Le dispositif, inspiré de la « loi anti-casseurs »  en vigueur dans les années 1970 et abrogée en 1981. Le principe est le suivant : il n’y aurait pas besoin d’avoir soi-même commis des dégradations pour en être civilement responsable, la simple présence sur les lieux étant considérée comme une « faute »  entrainant la responsabilité civile. 

Le projet de loi permettrait aussi de « prélever »  les dommages et intérêts sur certaines prestations sociales (allocations familiales et aides au logement), « dans le respect d’un reste à vivre ». 
L’examen de ce projet de loi, fin octobre, promet de rudes batailles parlementaires et, certainement, juridiques, de nombreux spécialistes du droit public jugeant ce dispositif inconstitutionnel.