Va-t-on vers une nouvelle crise énergétique qui verrait flamber les prix du pétrole et du gaz – et donc faire exploser la facture énergétique des collectivités, comme cela avait été le cas en 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie ? On en est encore loin mais depuis hier, les prix s’envolent sur les marchés de gros.
Cette envolée résulte, d’une part, de l’annonce par l’Iran du « blocage » du détroit d’Ormuz, et, d’autre part, des attaques menées par l’Iran contre des infrastructures gazières et pétrolières situées dans les États du golfe Persique, en riposte aux bombardements israélo-américains.
Pour comprendre la situation, il faut se représenter géographiquement la configuration du golfe Persique qui sépare, au sud, les monarchies et émirats arabes (Arabie Saoudite, Koweït, Dubaï, Qatar, Émirats arabes unis) et, au nord, l’Iran. Des centaines de pétroliers et de méthaniers entrent chaque jour dans le golfe Persique pour remplir leurs cuves. Mais le golfe Persique est un cul-de-sac : pour en sortir et rejoindre l’Asie, en contournant l’Inde, ou l’Europe, en passant par la mer Rouge et le canal de Suez, il faut faire demi-tour et emprunter l’étroit passage maritime d’une cinquantaine de kilomètres de largeur qui sépare le sultanat d’Oman de l’Iran : c’est le détroit d’Ormuz.
Contrôler ce détroit donne la possibilité de bloquer une partie importante du trafic maritime mondial d’hydrocarbures. C’est la menace qu’a proférée hier l’Iran, et qu’elle a en partie mise à exécution en attaquant au moins trois navires. Conséquence : le trafic est, à cette heure, paralysé : les navires se massent d’un côté ou de l’autre du détroit, dans le golfe Persique ou en mer d’Arabie, sans oser passer – les compagnies maritimes et, plus encore, les assurances, déconseillant pour l’instant le passage. Conséquence : dans la seule journée d’hier, le prix du baril de pétrole a grimpé de 7 % en quelques heures.
Par ailleurs, les attaques menées par l’Iran contre des infrastructures d’hydrocarbures – notamment une raffinerie de pétrole en Arabie Saoudite et une installation de liquéfaction de gaz au Qatar – ont aggravé la crise. Il faut savoir que si les pays du Golfe sont connus pour renfermer certaines parmi les plus importantes réserves de pétrole au monde, ils sont également producteurs de gaz : la Qatar produit à lui seul 100 milliards de mètres cubes de gaz par an. Sans surprise, lorsque la principale compagnie gazière du pays, QatarEnergy, a annoncé hier l’arrêt de sa production à la suite de l’attaque iranienne, le prix du gaz sur les marchés mondiaux s’est donc immédiatement envolé (+ 50 % dans la journée d’hier).
Si ces hausses sont inquiétantes, les prix sont encore très loin des sommets atteints après l’invasion de l’Ukraine. Le prix du mégawattheure de gaz se négociait hier sur les marchés autour de 44 euros. C’est certes deux fois plus qu’en novembre dernier, mais bien moins que les 200 euros du MWh atteint à l’apogée de la crise de 2022.
Cette hausse encore limitée montre, d’après les experts du secteur, que les marchés ne croient pas que cette situation va durer longtemps : la disproportion des forces est telle qu’il est peu probable que l’Iran soit en mesure d’exercer très longtemps cette pression.
Reste que la situation est tendue, d’autant plus qu’elle intervient au sortir de l’hiver, c’est-à-dire à un moment où les stocks de gaz sont au plus bas en Europe et qu’on entre dans une période de recharge de ceux-ci. Selon tous les experts, le paramètre le plus important va donc être la durée du conflit : si celui-ci ne dure que quelques jours, la situation sur le marché de l’énergie sera gérable et les prix devraient être contenus. Mais si elle devait durer plusieurs mois, cela pourrait aboutir à « une catastrophe économique mondiale », estime par exemple une spécialiste des questions énergétiques dans Le Monde, avec une raréfaction de la ressource qui se traduirait par une hausse des prix vertigineuse. Laquelle, à l’arrivée, se répercuterait sur les consommateurs, qu’ils soient des particuliers, des entreprises ou des collectivités.
De nombreux experts, ces derniers jours, s’alarment du fait que l’on puisse revivre la situation de 2022 sans avoir « rien appris » de cette crise : contrairement au pétrole, les États comme la France ne constituent pas de réserve stratégique de gaz, utilisable en cas de crise. Et surtout, ils restent extraordinairement dépendant des importations de pétrole et de gaz, et donc de crises potentielles qui ne dépendent pas d’eux. Dans un billet publié hier (en anglais) sur le site du groupe de réflexion européen Bruegel, le chercheur italien Simone Tagliapietra pointe l’extrême « vulnérabilité » de l’Europe sur l’approvisionnement en hydrocarbures, notamment en gaz. Avec cette conclusion : « Plutôt que de ralentir la transition bas-carbone, les tensions nouvelles montrent combien le déploiement de sources d’énergie propres et produites localement devraient être accélérées. Ce n’est qu’en réduisant sa dépendance structurelle aux importations de pétrole et de gaz que l’Europe pourra durablement protéger son économie face à des chocs externes récurrents. »
Une prise de position qui donne à réfléchir, au moment où, en France, la transition énergétique ne semble plus, et de loin, être la priorité du gouvernement.
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