Édition du mercredi 2 octobre 2019


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Lubrizol à Rouen : les élus locaux et la population inquiets et en colère

 

À Rouen, presque une semaine après l’incendie de l’usine Lubrizol, les inquiétudes demeurent chez les habitants et bon nombre d’élus. Beaucoup de ces derniers estiment de plus avoir été insuffisamment informés par la préfecture.
Lundi soir, pendant trois heures, les maires de la métropole Rouen Normandie ont fait part, plus ou moins calmement, de leurs critiques au préfet – tandis qu’à l’extérieur, les forces de l’ordre tentaient d’empêcher des habitants en colère d’entrer de force dans les locaux. Plusieurs maires ont exprimé « une colère profonde », à l’instar de David Lamiray, maire de Maromme, qui a interpellé le préfet pour lui demander : « Vous nous prenez pour qui ? ». Décrivant un sentiment « d’abandon », plusieurs maires ont raconté avoir reçu le premier message de la préfecture « à 14 h 30 », alors que l’incendie avait éclaté 12 heures plus tôt ! « On s’est sentis bien seuls », a déploré Mélanie Boulanger, la maire de Canteleu, « on ne peut pas deviner ce que l’on ne nous dit pas ». Étienne Hébert, maire de Val-de-la-Haye, a raconté avoir « reçu un premier message [de la préfecture] à 14 h 28 », alors qu’il se tenait dans l’école du village depuis 7 heures du matin « pour attendre de premières informations ». « C’est quand on est en pleine crise que plus rien ne sonne ? », a regretté David Lamiray. « Il a fallu sans cesse qu’on aille à la pêche aux infos », a surenchéri Charlotte Goujon, maire du Petit-Quevilly. « C’est vers le maire que les gens se tournent naturellement. Notre standard a sauté le jeudi matin… mais nous n’avions pas d’éléments de réponse à leur donner. » 
Interrogé ce matin par Maire info, Denis Merville, maire de Sainnevillle et président de l’association départementale des maires de Seine-Maritime, estime lui aussi que la communication vis-à-vis des maires n’a pour le moins « pas été excellente ». Pour Denis Merville, « il y a eu beaucoup d’ordres et de contre-ordres et un certain cafouillage », sans compter les déclarations « peut-être imprudentes » du Premier ministre sur l’absence de tout danger. « Quant au préfet, il explique qu’il n’y a pas de toxicité avérée, mais il prend en même temps un arrêté pour consigner les productions agricoles dans 112 communes. Que doit-on croire ? »

Agriculture : un arrêté qui pose « d’énormes problèmes »
Cet arrêté pose d’ailleurs « d’énormes problèmes » non seulement aux agriculteurs eux-mêmes mais également aux maires, notamment ceux qui ont choisi de privilégier le « local » dans les cantines scolaires. « Que doit-on faire du lait ? », demande par exemple Denis Merville. « Les autorités ont dit aux éleveurs qu’il serait ramassé par des camions spéciaux. Mais jusqu’à maintenant, ces camions, on ne les a pas vus. En attendant, le lait est souvent épandu dans les champs. » 
Et les maires « s’affolent » pour ce qui est de l’approvisionnement des cantines : « Maïs, pommes de terre, betteraves, tout est bloqué, alors que beaucoup d’agriculteurs pratiquent la vente directe pour alimenter les cantines. » Un réel manque d’information est, là encore, pointé par les élus.

Toxicité : les questions demeurent
La population et les élus sont également dans l’expectative – voire l’angoisse – concernant les retombées de la catastrophe en matière de santé publique. Hier soir encore, plusieurs milliers de Rouennais ont manifesté en exigeant « la vérité ». Certes, le préfet a eu manifestement raison de déclarer qu’il n’y avait pas de « toxicité aiguë » – les faits lui ont donné raison, puisque si cela avait été le cas, il y aurait déjà à déplorer des centaines de morts, immédiates, comme ce fut le cas à Bhopal en Inde, en 1984, où le gaz issu de l’explosion de l’usine Union Carbide tua 3 500 personnes dès la première nuit. 
Reste qu’on ignore à ce jour la toxicité à plus long terme, non pas aiguë mais chronique, des émanations de l’incendie. En particulier parce qu’une grande partie des produits stockés dans l’usine étaient jusqu’à présent tenus secrets – à la fois pour des raisons de secret industriel et à cause d’une circulaire ministérielle, liée aux risques d’attentats, interdisant de divulguer le contenu exact des stocks dans les usines chimiques. 
La préfecture a choisi, hier, de divulguer la totalité de ces informations. On a appris en particulier que plus de 5 200 tonnes de produits chimiques divers ont été détruits par l’incendie, dont 27 tonnes de solvants, 209 tonnes de détergent et des centaines de tonnes « d’additifs » divers. La préfecture a également publié 479 fiches de sécurité de produits présents dans l’usine au moment de l’incendie. Il faudra des jours, voire des semaines, pour analyser ces données et pour rechercher dans les prélèvements les substances dont le public a enfin connaissance. Mais sans attendre, plusieurs experts ont d’ores et déjà pointé des motifs d’inquiétude, comme Frédéric Poitou, ingénieur chimiste et expert judiciaire, qui expliquait ce matin sur France info que la combustion d’un tel « cocktail de substances » générait « à coup sûr des dioxines ». 
Un bref coup d’œil sur quelques-unes des 479 fiches de sécurité n’est guère plus rassurant : les substances incriminées sont, pour nombre d’entre elles, « dangereuses », signalés comme « source d’irritation oculaire » ou « respiratoire » graves. L’un des produits (fiche 715.1) est signalé comme « très toxique pour les organismes aquatiques, entraînant des effets néfastes à long terme ». 
Au chapitre de la lutte contre l’incendie, il est indiqué pour la majorité de ces produits qu’il faut « porter un équipement complet de protection incluant un appareil respiratoire isolant à pression positive avec protecteur de visage complet ». Un équipement que nombre de pompiers présents sur place, selon leur témoignage, n’avaient pas jeudi matin.

Franck Lemarc


 

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