Carburant : les ménages ruraux en première ligne face à la hausse des prix
Par Lucile Bonnin
Dans une nouvelle étude publiée hier, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) livre des conclusions intéressantes sur l’impact de la hausse des prix du carburant sur les ménages français.
Les auteurs de l’étude comparent les prix des carburants au printemps 2026, liés à des tensions géopolitiques, à ceux de 2021. Le gazole a augmenté de 40 % en 5 ans, atteignant environ 2,20 euros par litre (contre 1,43 euro en 2021). L'essence, quant à elle, a augmenté de 20 %, « sur un marché moins tendu », atteignant environ 2,00 euros par litre (contre 1,55 euro en 2021).
Selon des chiffres actualisés et calculés par Radio France, aujourd’hui « le gazole se vend en moyenne à 2,29 euros le litre » et « l'essence SP95-E10 à 2,12 euros le litre ». Des prix qui dépassent donc ceux du printemps 2026, déjà exceptionnellement élevés…
Des ménages plus vulnérables à la hausse des prix à la pompe
Selon les estimations de l'Insee, si les ménages avec voiture avaient dû faire face en 2021 à des prix du carburant comparables à ceux observés durant ce printemps 2026, ils auraient été plus de deux fois plus nombreux à consacrer plus d'un mois de revenus au carburant.
Concrètement, « en 2021, 2,2 millions de ménages (10,6 %) dépensaient plus d'un mois de revenus en carburant ». L'Insee propose dans son étude une simulation de ce qui se serait passé si les prix observés au printemps 2026 avaient été appliqués en 2021, à revenus et comportements de déplacement inchangés. Résultat : 4,7 millions de ménages (22,4 %) auraient alors consacré plus d'un mois de revenus à leur budget carburant, soit plus de deux fois plus qu'en 2021. Cela constitue donc une estimation du nombre de ménages qui sont dans cette situation aujourd'hui, faute de données plus récentes.
L’Insee souligne que les ménages les plus vulnérables à la hausse des prix du carburant cumulent deux caractéristiques : de longs trajets en voiture, notamment pour se rendre au travail, et un faible niveau de vie.
Les ménages particulièrement exposés aux prix des carburants sont nettement plus touchés par la pauvreté que l'ensemble des ménages motorisés : 37,8 % d'entre eux sont pauvres, contre 10,1 % pour l'ensemble des ménages avec voiture, soit près de quatre fois plus. Leur niveau de vie médian s'établit à 16 237 euros par an contre 24 219 euros pour l'ensemble des ménages véhiculés.
Les auteurs insistent sur le fait que parmi ces ménages plus fragiles, « la moitié d'entre eux a roulé plus de 27 500 km pendant l'année, presque deux fois plus que la moitié de l'ensemble des ménages ayant une voiture (14 500 km) » . Cette distance se traduit par une dépense carburant médiane de 2 698 euros par an, contre 1 377 euros pour l'ensemble des ménages motorisés.
25,8 % de ces ménages surexposés aux prix élevés sont des personnes seules en emploi, les familles monoparentales en emploi représentent quant à elles 12,5 % des ménages surexposés et enfin « les ménages sans emploi et âgés de plus de 65 ans sont nettement moins concernés que les autres par le risque de surexposition aux prix des carburants. »
Disparités territoriales
Au-delà du critère de fragilité économique, l’Insee estime que la résidence d’un ménage pèse dans la balance. En effet, les ménages surexposés sont surreprésentés dans les territoires ruraux : 40,2 % d'entre eux résident en rural périurbain, contre 32,4 % pour l'ensemble des ménages motorisés, et 5,2 % vivent en rural non périurbain, contre 3,3 % pour l'ensemble.
L'Insee précise au passage que la hausse simulée des prix aurait touché l'ensemble des territoires mais de façon inégale. Ainsi, « dans près de six intercommunalités sur dix, la part de ménages surexposés aux prix des carburants (classés dans les catégories « forte exposition » ) dépasse 12,6 %, soit 2 points de plus que la moyenne française. »
Ce sont les habitants de trois types d’intercommunalités qui sont le plus pénalisés lourdement par la hausse des prix. D’abord dans les intercommunalités qui cumulent déplacements longs et « niveaux de vie défavorables » : elles sont « presque toutes (…) rurales et beaucoup se situent en périphérie de villes de taille modérée » , comme l'Ardennes-Thiérache (20,9 % de ménages surexposés) ou les arrière-pays de métropoles comme Toulouse, Bordeaux ou Rennes. Ensuite, il y a les intercommunalités où les déplacements sont longs qui sont « le plus souvent rurales mais en périphérie de villes de taille intermédiaire comme Amiens, Angers, Tours ou Troyes ». Enfin, l’Insee identifie les intercommunalités où les faibles niveaux de vie expliquent l'essentiel de l'écart notamment « dans les espaces très peu denses, en particulier en Occitanie, au centre de la France, au sud des Alpes, ainsi que dans les Antilles et en Guyane ».
Services publics et transports en commun en zone rurale
La ruralité est plus touchée par la hausse du carburant du fait de la dépendance à la voiture pour se rendre au travail. L'Insee indique que « près de 90 % des actifs ruraux utilisent leur véhicule pour aller travailler, contre moins de 60 % dans les pôles urbains ».
Le rapport établit par ailleurs un lien entre l'offre de transports en commun et les distances parcourues en voiture : « une hausse de 10 points de la part de la population vivant à moins de 10 minutes à pied d'une station de transports en commun réduirait la distance annuelle moyenne parcourue en voiture d'environ 420 km par ménage ». Parmi les intercommunalités où la population est moins touchée par la hausse des prix du carburant, l'Insee observe que « 22 % des actifs en emploi de ces intercommunalités [...] utilisent les transports en commun pour aller travailler, contre 16 % au niveau national ».
Au-delà de cette question des transports en commun, l’Insee rappelle que « les distances moyennes en voiture diminuent aussi, toutes choses égales par ailleurs, lorsque le territoire est bien équipé en biens et services du quotidien (supermarché, boulangerie, école, etc.) » . Une donnée qu’il est essentiel d’assimiler alors que de plus en plus de communes sont privées de commerce et font les frais des reculs du service public.
Selon un rapport du Secours catholique (lire Maire info du 2 mai 2024), 62 % des communes ne disposent plus d’aucun commerce (c’était 25 % en 1980), et les médecins, les postes, les administrations, se concentrent de plus en plus dans les bourgs centres. La voiture, dans ces territoires, est devenue par la force des choses vitale tout comme logiquement le carburant…
(1) « Un individu (ou un ménage) est considéré comme pauvre lorsqu'il vit dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté, fixé à 60 % du niveau de vie médian, soit 1 158 euros par mois et par UC en 2021. »
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