Maire-info
Le quotidien d’information des élus locaux
Édition du mercredi 25 février 2026
Développement économique

Le « paradoxe industriel » de la France, quatrième destination mondiale des investissements, mais au plus bas dans la création d'emplois

Subissant un « effondrement de l'emploi » et des fermetures d'usines qui s'accélèrent, la France vient pourtant de connaître « un record historique d'investissements » industriels. Une dynamique qui est, en fait, surtout portée par le boom des data centers dont l'impact sur l'emploi reste très limité. Et qui masque les difficultés des autres secteurs industriels.

Par A.W.

Alors que la France connaît ces derniers mois une succession de plans sociaux retentissants dans l'industrie, plusieurs études viennent pourtant de montrer que l’Hexagone connaît des records d’investissements.  Un « paradoxe industriel »  français révélé ces derniers jours dans plusieurs études. Dans le même temps, la Fondation Jean-Jaurès estime que les politiques de reconstruction industrielle doivent être « adaptées à la situation économique locale »  et la réindustrialisation repensée à l'échelle du territoire. 

Records d’investissements… dans les data centers

Publié lundi, le dernier baromètre réalisé par les cabinets d’études Trendeo, McKinsey et l’Institut de la réindustrialisation Cesi (anciennement Centre des études supérieures industrielles) met en avant les « très bons scores »  de la France réalisés récemment, calqués sur une reprise des investissements industriels à l’échelle mondiale qui a surtout profité aux États-Unis.

Une bonne performance qui a ainsi permis au pays de s’imposer comme la « quatrième destination mondiale des investissements industriels »  entre 2021 et 2025. Avec « 139 milliards de dollars »  reçus, la France peut même s’enorgueillir d’avoir attiré à elle un tiers des investissements étrangers réalisés au sein de l’Union européenne. 

« La répartition des investissements relatifs à la France confirme l’attrait de l’Hexagone ainsi que la volonté des grands champions français de s’internationaliser : 40 % des investissements proviennent d’autres pays, 13 % sont des investissements domestiques et 47 % sont des investissements que la France fait dans d’autres pays », détaillent les auteurs du baromètre. À l’instar de l’ensemble de l’Europe, ses entreprises ont donc beaucoup investi, mais souvent hors de chez elles.

Comme pour le reste du monde, la dynamique française est surtout portée par de grands projets de centres de données. Des résultats qui confirment que « nous disposons des atouts pour nous imposer en pole position dans certains secteurs, en attirant des capitaux de pays tiers – Émirats Arabes Unis, États-Unis, Canada – dans des mégaprojets ciblés, à l’instar des grands data centers. Cela nous place comme huitième pays dans le monde en matière de puissance et souveraineté économique, premier dans l’Union Européenne », s’est félicité Matthieu Dussud, de McKinsey France, dans un communiqué publié lundi.

Mais des fermetures d’usines en nette hausse

Le cabinet Trendeo confirmait déjà, il y a deux semaines, dans son bilan de l’année 2025, « un record historique d’investissements »  pour la France l’an passé (+ 61 % par rapport à 2024) porté là aussi « notamment par les data centers »  (42 % de l’investissement national), mais pointait aussitôt des créations d’emplois qui n’ont pourtant pas suivi et qui sont restées « modestes et concentrées sur quelques filières et territoires ». 

Il constatait même un « effondrement de l'emploi »  avec des créations nettes qui ont été « divisées par 30 », ceux-ci passant de 9 500 à tout juste 310. Aujourd’hui même, le groupe d'électroménager Seb a annoncé envisager la suppression de 2 100 emplois, dont « potentiellement 500 »  rien que pour la France. D’autant que, en parallèle, l’impact direct sur l’emploi des projets de data centers reste « limité »  avec quelque 2 800 postes pour 67 milliards d’euros investis, un phénomène « illustrant une intensité capitalistique particulièrement élevée ».

Ce « décalage structurel »  s’explique également par le fait qu’il y a eu beaucoup plus de fermetures que d'ouvertures de sites industriels en France en 2025, le cabinet ayant recensé un solde négatif de « - 63 »  en la matière. Le « pire niveau depuis 2014 », assurait Trendeo qui constatait une dynamique trimestrielle « assez négative »  avec « un niveau qui n'avait plus été atteint »  depuis 2013. Des fermetures d’usines qui ont progressé de 32 % par rapport à 2024, « touchant en premier lieu les industries alimentaires et la métallurgie », les petites et moyennes unités industrielles (PME et ETI) apparaissant comme « les plus vulnérables ». Ce qui accentue « la fragilisation du tissu productif local ».

Et si les grandes entreprises ont fait leur retour en 2025 dans la création d’emplois (34 000 emplois net), le cabinet prévient que « le retournement observé en janvier 2026 pourrait constituer un signal d’alerte pour la trajectoire de l’emploi sur le reste de l’année ». Une situation qui laisse « apparaître deux France industrielles » : celle des secteurs en bonne santé, comme le traitement des déchets, l'énergie ou l'aéronautique (l'industrie pharmaceutique « oscille autour de zéro » ) et celle des secteurs qui connaissent un « déclin structurel continu depuis 2009 », tels que les produits métalliques, l’imprimerie, la fabrication de meubles, la métallurgie, les textiles, le plastique/caoutchouc ou encore l’automobile. « Pour ces secteurs, la courbe ne s'est jamais redressée, même pendant la période faste 2021-2022 », observe Trendeo. 

Vers une réindustrialisation à l'échelle des territoires ?

Dans ce contexte inquiétant, la Fondation Jean-Jaurès a, elle aussi, sorti une note ce lundi dans laquelle elle estime que les projets de réindustrialisation doivent être repensés à l'échelon territorial, et non dépendre de politiques nationales ne prenant pas en compte leurs spécificités. 

Selon elle, les politiques de reconstruction industrielle doivent être « adaptées à la situation économique locale ». « La reconstruction industrielle ne peut être uniforme, tant les trajectoires productives des territoires sont contrastées. Un même levier ne produira pas les mêmes effets selon que l’on se trouve dans un bassin durablement fragilisé par la fermeture d’usines, dans un territoire en rebond qui cherche à changer d’échelle, ou dans un espace métropolitain qui capte l’innovation », expliquent ainsi les auteurs de la note qui souhaitent « remettre les territoires au cœur de la reconstruction industrielle, et réciproquement ».

« Tous les territoires n’ont pas les capacités foncières, énergétiques ou de ressources en eau pour accueillir un établissement industriel. […] Tous les territoires ne peuvent, ni ne doivent, viser les mêmes activités industrielles », assurent ces derniers, en préconisant « un diagnostic rigoureux des forces et des faiblesses locales : infrastructures existantes, compétences disponibles, accès à l'énergie et à l'eau, tradition industrielle, positionnement logistique, mais aussi contraintes environnementales et vulnérabilités structurelles ».

Parmi ses recommandations, la Fondation propose, pour les communes et intercommunalités, d’organiser des « états généraux de l'emploi local »  calqué sur l’exemple dunkerquois mis en place en 2014, pour refonder le modèle d'attractivité du territoire en le tournant vers les industries de la décarbonation et de la transition.

Elle suggère aussi de spécialiser les territoires « sur une liste restreinte de filières compatibles avec les ressources disponibles »  et de « réhabiliter les friches industrielles du territoire pour les transformer en "sites industriels clés en main" destinés à l’accueil de nouvelles implantations productives sans artificialisation supplémentaire ».

En outre, les auteurs de la note préconisent d’organiser, au niveau des régions, des « COP régionales de la reconstruction industrielle »  sur le modèle des conférences de parties opérant pour le climat.

Enfin, ils proposent de décliner le programme « Territoires d’industrie »  par filière et de « renforcer l’accompagnement financier dédié à ces territoires », ainsi que d’organiser le prochain plan d’investissement industriel national « dans une logique de contractualisation État-filière-territoires pour l’adosser à une véritable logique de planification territoriale ».

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