Le Premier ministre demande aux ministres un effort de dernière minute d'un milliard et demi d'euros
Par Franck Lemarc
La méthode est pour le moins inhabituelle. Alors que le projet de loi de finances pour 2027 devait être envoyé en fin de semaine au Haut Conseil des finances publiques, le Premier ministre a décidé de le modifier à la dernière minute, « afin de dégager un effort supplémentaire sur les dépenses de l’État ».
Gel des budgets
C’est par un courrier aux ministres, que se sont procurés plusieurs médias dont Les Échos et Le Monde, que Sébastien Lecornu a annoncé ce nouveau tour de vis de dernière minute.
En théorie, les arbitrages avaient été définitivement rendus le 15 juillet. Le Premier ministre avait alors adressé à chacun une « lettre-plafonds », c’est-à-dire un document fixant, pour chaque ministère, le montant maximum de dépenses autorisé dans le prochain budget de l’État. Il avait alors été acté que seul le budget du ministère de la Défense allait croître de façon notable (+ 15 %) tandis que les autres ministères devaient se cantonner à une augmentation maximale de 0,4 %.
Mais avant-hier, le Premier ministre a changé d’avis et « décidé de rouvrir les lettres-plafonds » : ce ne sera pas 0,4 % d’augmentation mais 0 %, c’est-à-dire un gel pur et simple. Ce qui correspondra à un coup de rabot d’environ 1,2 milliard d’euros.
Dégradation économique et mesures imprévues
Ce choix s’explique par de multiples facteurs, à commencer par une dégradation brutale de la situation économique. En cause : l’aggravation de la situation militaire au Moyen-Orient et les risques de blocage des accès au canal de Suez par les rebelles Houthis au Yémen, qui ont fait remonter en flèche le cours du pétrole et font craindre une crise énergétique grave et durable ; les prévisions de croissance qui s’effondrent ; et les taux d’intérêt payés par la France pour financer sa dette, qui atteignent des niveaux particulièrement préoccupants. C’est avant tout « cette situation dégradée » qui a poussé le Premier ministre à réviser ses choix.
Mais d’autres facteurs entrent en ligne de compte, avec notamment des dépenses nouvelles décidées en ce début septembre. D’abord, le plan d’aide aux agriculteurs à un milliard d’euros, pour aider ceux-ci à faire face aux conséquences de la sécheresse de cet été. Ensuite, la forte probabilité de devoir reconduire, voire augmenter, les aides en matière d’achat de carburant – alors que la colère des marins-pêcheurs commence à s’exprimer dans la rue et que le gouvernement commence à redouter le retour d’un mouvement social plus large sur ce sujet.
Enfin, le Premier ministre a annoncé hier, dans une tribune publiée par Le Monde, le déblocage de nouveaux crédits spécifiques pour financer la « loi intégrale » contre les violences faites aux femmes et aux enfants, dont l’examen va démarrer dès la rentrée parlementaire à l’Assemblée nationale. Sébastien Lecornu annonce donc que le gouvernement va proposer, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2027, le déblocage de « 1,5 milliard d’euros répartis sur les budgets de l’État et de la Sécurité sociale ».
Cette annonce du gel du budget des ministères répond également à des motifs plus politiques : Sébastien Lecornu entend, par cette décision – tout comme par sa proposition de diminuer le salaire des ministres – montrer que le gouvernement et l’État « donnent l’exemple » et prennent leur part dans les efforts qui seront demandés aux Français – et plus particulièrement aux retraités – dans les mois à venir, pour parvenir au total de 30 milliards d’euros d’économies prévu par le gouvernement.
Contributions à l’Union européenne
Parmi les autres pistes d’économies recherchées par le Premier ministre, on notera une démarche inédite : Sébastien Lecornu a adressé un courrier à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pour lui demander « une réduction des contributions » à l’Union européenne de la France et des autres États membres. Pour mémoire, la contribution nette de la France au budget de l’UE s’établit aux alentours de 8 milliards d’euros. La France verse en effet une contribution brute de 23 milliards d’euros (2025) mais reçoit, en contrepartie, entre 15 et 16 milliards de subventions de l’Europe.
Pour justifier une éventuelle baisse des contributions, le Premier ministre s’appuie sur les recettes nouvelles dont va bénéficier l’Union européenne : le produit de l’amende record infligée à Google (plus de 4 milliards d’euros), mais également des taxes nouvelles (droits de douane, taxe sur les petits colis…). Ces recettes « devraient être en principe utilisées pour alléger la charge pesant sur les États membres plutôt que pour financer des dépenses supplémentaires » , écrit Sébastien Lecornu.
On sait que la diminution des contributions de la France à l’UE est une mesure phare du programme du Rassemblement national. Cette demande du Premier ministre, juste avant le début du débat budgétaire, est-elle un geste en direction de Marine Le Pen et de ses députés, qui auront entre les mains le sort du gouvernement en cas de motion de censure ? Quoi qu’il en soit, la présidente du RN s’est montrée, le week-end dernier, plutôt partisane d’une ligne conciliatrice. Elle a expliqué préférer « un budget imparfait mais opérationnel » à une « loi spéciale » – ce qui donne à penser que le RN envisage de ne pas censurer le gouvernement à l’issue des débats budgétaires. À condition, a-t-elle toutefois précisé, qu’il n’y ait « ni hausse d’impôts ni injustice fiscale contre la France du travail ».
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