Déserts médicaux : une crise qui dépasse la simple pénurie de médecins
Par Lucile Bonnin
Dévoilé il y a quelques jours par la Fondation Jean Jaurès, le rapport Cartes de France 2026 de l’accès aux soins remet en cause l'idée d'une carte unique des déserts médicaux qui opposerait territoires « bien dotés » et « sous-dotés ».
L’étude, réalisée à partir de plus de 234 millions de consultations enregistrées en 2025, analyse l’accès aux soins en France à travers les délais d’obtention de rendez-vous dans dix professions de santé libérales et complète ces données par une enquête auprès des patients sur leurs difficultés d’accès aux soins.
Des réalités territoriales et médicales très contrastées
Le système de santé français peine à sortir de la crise profonde qu'il connaît depuis de nombreuses années. Augmentation des délais d’attente pour obtenir un rendez-vous chez le médecin, difficultés de recrutement dans plusieurs professions médicales et vieillissement des professionnels de santé, hausse continue des besoins liés au vieillissement de la population et aux maladies chroniques : les tensions sont multiples dans les territoires.
L’enquête menée auprès des patients révèle que 63 % d’entre eux déclarent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous. Le rapport souligne que ces difficultés concernent aussi bien les territoires urbains que ruraux et qu’elles ne touchent pas uniquement les populations les plus précaires.
Surtout, le rapport insiste sur le fait que la démographie médicale n’explique pas à elle seule les délais d’accès aux soins. Il montre en effet qu’il existe de très fortes disparités entre les départements et rappelle que les difficultés d'accès ne se résument pas à un déficit national de professionnels. « Chaque profession a sa propre géographie de l’accès aux soins, qui ne se superpose pas à celle des autres », peut-on lire dans le rapport. Les tensions en cardiologie s’observent surtout « dans l’arc Occitanie-vallée du Rhône », « l’ophtalmologie et la pédiatrie dans le Grand Ouest » et « la dermatologie dans le Nord et le Centre-Est » .
Les auteurs identifient également des « multiplicateurs de peines en zone rurale » qui sont le vieillissement accéléré de la population, l’augmentation du coût des déplacements et la disparition progressive des pharmacies rurales. « Dans de nombreux villages du Lot et d’ailleurs, le cercle vicieux fonctionne tant par le départ des médecins que par celui des pharmaciens » , indiquent les auteurs.
Mieux organiser le système de soins
Les auteurs du rapport estiment que les difficultés d’accès aux soins ne relèvent pas uniquement du manque de professionnels décrié depuis des années mais que les difficultés sont surtout liées à l’organisation des parcours de soins et à la coordination entre acteurs.
L’exemple phare analysé est celui de l’ophtalmologie où « les délais ont été divisés par plus de deux en huit ans » à « effectifs quasi constants grâce au travail aidé et à la réorganisation de la filière ». « Le développement du travail aidé, impliquant orthoptistes, opticiens, infirmiers et assistants médicaux, concerne désormais 85 % des ophtalmologues et permet de recentrer l’activité médicale sur les actes à plus forte valeur ajoutée » . À l’inverse, le rapport pointe qu’en cardiologie « la densité libérale a progressé et les délais s’allongent ».
Ainsi « la corrélation entre démographie médicale et accès aux soins n’est pas celle qu’on croit » . L’enjeu est donc de mieux organiser le temps médical disponible dans les territoires. La stratégie consistant uniquement à attirer un médecin supplémentaire dans la commune apparaît comme insuffisante.
L’étude insiste donc sur l’importance de miser sur des transformations organisationnelles : au-delà du travail aidé, le développement de sites multiples comme les maisons de santé pluriprofessionnelle peuvent permettre à des praticiens d’exercer sur plusieurs lieux.
Les professionnels de santé interrogés identifient deux autres leviers organisationnels. D’abord, « la téléexpertise permet à un médecin généraliste d’obtenir un avis spécialisé sans mobiliser un créneau de consultation ». Ensuite, le rapport insiste sur l’importance de mettre en place une offre de soins coordonnée avec, par exemple, des équipes de soins spécialisés (ESS), qui sont des réseaux de coordination entre professionnels de ville d’une même spécialité. Ces réseaux peuvent permettre de mieux coordonner les soins entre la ville et l’hôpital et faciliter les avis spécialisés rapides. « La cardiologie, spécialité qui a créé le plus d’ESS, commence à en mesurer les effets concrets », précisent les auteurs. De même, les CPTS (Communautés professionnelles territoriales de santé), qui sont des organisations locales de professionnels de santé qui travaillent ensemble sur un même territoire pour mieux organiser les soins, sont à encourager pour améliorer l’accès aux soins des patients.
En complément de ce rapport, rappelons qu'il y a un mois, la Fédération hospitalière de France (FHF) a publié un guide à destination des élus locaux qui ont un rôle important à jouer dans le système de santé, aussi bien dans la gouvernance que dans la coordination territoriale. Le but : « apporter des repères clairs et opérationnels [aux élus locaux] pour mieux comprendre » l’organisation du système de santé et les leviers d’action qui sont à leur disposition (lire Maire info du 5 mai).
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