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Édition du jeudi 17 novembre 2022
Social

Pauvreté : le Secours catholique annonce un « drame social » à venir

Le Secours catholique-Caritas a publié, hier, son rapport annuel sur l'état de la pauvreté en France. Le constat est alarmant, et va le devenir de plus en plus eu égard à l'inflation qui place les personnes déjà en situation de pauvreté dans une situation insoutenable. C'est, comme l'écrit le Secours catholique, la « chronique d'un drame social annoncé ».

Par Franck Lemarc

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Chaque année, le Secours catholique donne une photographie précise de l’état de la pauvreté en France – 7e pays le plus riche du monde, où près de 15 % de la population est considérée comme « pauvre ». Le rapport 2022 est en grande partie axé sur les conséquences de la crise du covid-19 sur les ménages les plus précaires, mais ses auteurs se disent encore plus inquiets quant à l’impact du « choc de l’inflation », qui n’a pas encore « produit tous ses effets ». 

Non-recours en hausse

Le rapport permet d’abord de comprendre les évolutions de la pauvreté d’une année sur l’autre : le Secours catholique se livre à des analyses statistiques sur les personnes qu’il accueille (un million de personnes par an). Il en ressort, parmi les tendances les plus inquiétantes, une part croissante de « jeunes enfants vivant au sein de ménages dans l’extrême pauvreté » : 30 % des enfants de moins de 5 ans aidés par l’association grandissent dans un ménage « sans aucune ressource ». À l’autre extrémité de l’échelle des âges, le Secours catholique constate qu’il y a également de plus en plus de personnes âgées pauvres : parmi les personnes accueillies en 2011, 7 % avaient plus de 60 ans, contre 12 % l’an dernier. 

Il y a également de plus en plus d’étrangers parmi les plus pauvres : la moitié des personnes accueillies en 2021 par le Secours catholique sont étrangères. Souvent privées de papiers et donc sans existence administrative, ces personnes constituent le gros du bataillon des ménages sans aucune ressource (ni chômage, ni RSA, ni aide d’aucune sorte autre que celle des associations).  

À rebours de beaucoup d’allégations sur « l’assistanat », le Secours catholique constate que le non-recours ne fait qu’augmenter (+ 4 % en cinq ans) : 40 % des ménages accueillis en 2021 ne touchent pas le RSA alors qu’ils y ont droit, et 29 % ne touchent pas leurs allocations familiales. L’association constate que la « priorité »  donnée par le gouvernement à la lutte contre le non-recours est pour l’instant sans effet. 

Le niveau de vie médian des personnes accueillies en 2021 s’établit à 548 euros par mois, quand le niveau d’extrême pauvreté, en France, s’établit à 755 euros par mois (moitié du revenu médian national).

Revenus et dépenses

Un autre aspect intéressant du rapport est la réflexion qu’il engage sur la mesure de la pauvreté : celle-ci, d’un point de vue statistique, se focalise sur les ressources (ou revenus) des ménages. Ce qui, souligne le Secours catholique avec bon sens, ne constitue « que la moitié de l’équation budgétaire que les ménages doivent résoudre ». L’autre moitié, ce sont les dépenses, d’où la nécessité exprimée dans le rapport de considérer à la fois les revenus et les dépenses pour mesurer de façon correcte la pauvreté. 

Une notion est aujourd’hui couramment utilisée en statistique : c’est celle de « niveau de vie arbitrable », à distinguer du niveau de « usuel ». Le niveau de arbitrable, c’est le revenu dont dispose un ménage après déduction des dépenses pré-engagées (loyer, forfaits, mutuelle, factures d’énergie, cantine des enfants, etc.). Le revenu arbitrable, c’est donc ce qu’il reste pour vivre lorsque les dépenses pré-engagées ont été réglées. La moitié des personnes accueillies par le Secours catholique disposait, en 2021, d’un revenu arbitrable inférieur à 295 euros par mois, et un quart de moins de 100 euros par mois. 

En soustrayant encore d’autres dépenses « incompressibles », comme le transport, « la moitié des ménages étudiés disposent d’un reste à vivre de moins de 5 euros par jour », alors que l’association estime que la dépense minimale d’alimentation est aujourd’hui de 7 euros par jour et par personne. Autrement dit, la moitié des ménages étudiés n’ont pas de quoi manger quotidiennement. 

« Aucune marge de manœuvre » 

Dans ces conditions, on comprend pourquoi l’association parle de « drame social annoncé »  pour évoquer la crise inflationniste en cours. Beaucoup des ménages accueillis n’avaient déjà, avant le début de l’inflation, « aucune marge de manœuvre » : « les ménages les plus modestes ont des budgets tellement contraints que la moindre hausse des dépenses d’alimentation ou d’énergie les fait basculer dans le rouge ». Quand on sait que l’inflation sur les seuls produits alimentaires devrait atteindre les 12 % cette année, on mesure l’ampleur du problème.

Et les aides annoncées par le gouvernement « ne sont pas à la hauteur », selon le Secours catholique. Même avec le « bouclier tarifaire », les factures d’énergie vont augmenter de 15 % en janvier, ce qui représentera « une hausse moyenne de 20 € par mois pour l’électricité et 25 € pour le gaz ». Les ménages dont le budget est ajusté « à 10 euros près »  n’y résisteront pas. « Comment ces ménages survivront-ils dans ces conditions ?, s’alarme l’association. Les choix impossibles auxquels sont confrontés les plus pauvres, particulièrement en période de crise, nécessitent de mettre en place des mesures protectrices pérennes et d’un montant suffisant. » 

Propositions

Le Secours catholique expose ses propositions pour aller dans ce sens, rappelant qu’il n’a pas pour objectif « de gérer la pauvreté mais de permettre aux gens d’en sortir ». Il appelle en premier lieu à cesser de durcir les mesures vis-à-vis des personnes étrangères, ce qui conduit à les enfermer « dans des impasses et des conditions de vie indignes ». Visant directement les propos tenus récemment par le ministre de l’Intérieur, les auteurs du rapport estiment que « rendre la vie toujours plus impossible aux personnes étrangères, pour les dissuader de venir ou de rester, aboutit à des conséquences inhumaines, et est absurde ».

Plus largement, le Secours catholique invite le gouvernement à « mesurer l’impact de toutes les décisions de politique publique sur les plus pauvres », souvent « hors des radars », et de modifier des outils de mesure de la pauvreté en considérant le niveau de vie arbitrable plutôt que les revenus. 

L’association demande également de « rendre effectif le droit à l’emploi des chômeurs de longue durée », de revaloriser les salaires des personnes engagées dans les emplois de service à la personne. Pour ce qui concerne les aides, le Secours catholique demande la revalorisation des minimas sociaux à 40 % du revenu médian et de permettre enfin l’accès des 18-25 ans au RSA. « Fixer les minima sociaux à un niveau décent, ce n’est pas du curatif comme on l’entend parfois : c’est aussi du préventif pour prévenir des chutes dont il est souvent difficile de se relever », conclut l’association. 

Le Secours catholique plaide aussi pour la revalorisation massive des aides, notamment du chèque énergie, qu’il estime devoir être porté à 700 euros minimum (contre 150 à 200 euros aujourd’hui). L’association rappelle que ces 700 euros ne représenteraient que le tiers de la facture énergétique moyenne des Français… avant le pic inflationniste actuel. 

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