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Édition du mercredi 25 mars 2026
Santé publique

Un rapport alarmant de l'Anses pointe une surexposition au cadmium en France, via l'alimentation

L'Anses publie ce matin une étude inquiétante sur « l'imprégnation » de la population française par le cadmium, absorbé essentiellement par la voie alimentaire. Il s'agirait d'une des nombreuses conséquences de l'usage massif des engrais phosphatés dans l'agriculture. L'Anses recommande une diminution de la consommation de produits à base de céréales. 

Par Franck Lemarc

« Il y a urgence à agir. »  C’est la conclusion que tire l’Anses (l’Agence nationale de sécurité sanitaire) de l’étude de plus de 400 pages qu’elle a rendue publique ce matin. Il apparaît en effet que près de la moitié des adultes (47 %) ont dans leur organisme des taux de cadmium supérieurs aux seuils critiques – et un enfant sur cinq.

Des seuils trop élevés

Le cadmium est un métal lourd naturellement présent dans l’environnement, en particulier dans les roches. Il est  classé « cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction », rappelle l’Anses. La surexposition au cadmium est susceptible de provoquer des cancers du poumon, du pancréas, de la vessie et du sein, mais aussi des insuffisances rénales et de l’ostéoporose. 

Cela fait plusieurs années que l’Anses alerte sur une augmentation de la présence de cadmium dans l’organisme des Français et demande une diminution drastique des seuils autorisés de ce métal dans les engrais phosphatés : elle réclame, depuis 2019, que la quantité de cadmium par kilogramme de pentoxyde de phospore (le principal ingrédient des engrais phosphatés) soit réduite à 20 mg. En vain : la réglementation française autorise toujours des taux jusqu’à 90 mg/kg. 

L’Agence constate, sans surprise, que la part de la population dont l’organisme dépasse les seuils critiques de cadmium est en augmentation constante : elle atteint aujourd’hui 47,6 % des adultes de 18 à 60 ans. 

Contamination par les engrais

L’Agence a cherché à comprendre quelle est la source principale de l’exposition au cadmium. Ce métal est en effet présent partout, et l’exposition est donc « multifactorielle » : les fumeurs sont particulièrement exposés – le tabac étant très riche en cadmium, mais cette particule est également présente dans certains cosmétiques, dans les rejets de certaines industries, dans les particules produites par les automobiles, dans la désagrégation des pneumatiques sur le bitume… Mais de manière indiscutable, selon l’Anses, c’est bien l’alimentation qui est, et de très loin, la principale source d’exposition à ce poison. 

Pour comprendre le phénomène, il faut remonter à la source : les engrais phosphatés sont produits à partir de phosphate naturel extrait de la roche. Selon les pays, les roches à partir desquelles est extrait le phosphate est plus ou moins riche en cadmium. Or la France importe l’essentiel de ses engrais des pays d’Afrique du nord, notamment le Maroc (qui possède 70 % des réserves mondiales de roches phosphatées), où les roches sont très riches en cadmium. 

Ces engrais sont ensuite diffusés dans les champs. Le cadmium pénètre les plantes par la racine – en particulier les céréales – et les contamine. Tous les engrais, détaille l’Anses, présentent des taux plus ou moins importants de cadmium, qu’il s’agisse des engrais phosphatés, des effluents d’élevage ou des boues et composts. 

Le cadmium présent dans les plantes (céréales et riz notamment, mais aussi les pommes de terre) se retrouve ensuite dans les produits transformés notamment à partir du blé : pain, pâtes, viennoiseries, céréales du petit déjeuner, biscuits… c’est-à-dire les produits les plus couramment consommés. 

Pire : le fait de consommer « bio »  ne protège pas de cette exposition au cadmium, puisque les engrais phosphatés, issus de roches broyées, ne sont pas interdits en agriculture bio dans la mesure où ce sont des produits considérés comme « naturels ». 

Agir sur l’exposition et la consommation

L’Anses demande donc que des actions soient menées pour réduire drastiquement l’exposition au cadmium, qui pourrait se transformer en « bombe sanitaire »  – certains experts se demandent déjà si ce métal pourrait être en cause dans l’augmentation préoccupante, constatée ces dernières années, des cancers du pancréas. 

La mesure la plus urgente, selon l’Agence, serait de baisser les seuils autorisés dans les matières fertilisantes, quitte à diversifier les sources d’importation. Il est également possible de privilégier les engrais phosphatés passés par un processus de « décadmiation », un traitement chimique qui réduit la teneur en cadmium des engrais. Mais ce processus a un coût : il renchérit chaque tonne de pentoxyde de phosphore d’environ 100 dollars, selon plusieurs études, ce qui représenterait, pour les agriculteurs, un surcoût d’environ 2 euros par hectare. Ce coût ne paraît pas exorbitant : dans la mesure où la surface agricole utile, en France, est d’environ 26 millions d’hectares, l’usage d’engrais « décadmiés »  représenterait pour l’ensemble des agriculteurs un surcoût de seulement 52 millions d’euros. 

En attendant que de telles mesures soient prises pour l’imiter l’exposition, l’Anses en appelle aux consommateurs. Et leur propose, tout simplement, de réduire leur consommation de produits à base de blé (céréales, gâteaux, biscuits) ainsi que de pâtes et de pommes de terre. Mais l’ensemble de ces produits constituant la base de l’alimentation de nombreux ménages – en particulier les plus modestes – il n’est pas sûr que cette recommandation puisse être suivie d’effets. 

Il est à espérer que ce rapport, alarmant, incite l’État à prendre rapidement les mesures demandées par l’Anses depuis plusieurs années, dont le coût serait certainement très inférieur à celui d’une augmentation importante, dans les années à venir, des cancers. 

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