Maire-info
Le quotidien d’information des élus locaux


Édition du lundi 22 novembre 2021
Outre-mer

Que se passe-t-il en Guadeloupe ?

Depuis plus d'une semaine, l'archipel connaît un mouvement social de grande ampleur contre le pass sanitaire et l'obligation vaccinale des soignants. Une révolte qui prend racine dans un contexte économique et social déjà complexe en Guadeloupe.

Par Lucile Bonnin

Lundi 15 novembre, un collectif d'organisations syndicales et citoyennes opposé au pass sanitaire et à la vaccination obligatoire des personnels soignants, a lancé un appel pour une grève générale illimitée.

Depuis, des manifestations ont lieu regroupant des soignants, des enseignants, des professionnels de la restauration, des syndicats, des jeunes... Mais la situation a rapidement dégénéré avec des débordements parfois violents et des émeutes. Des magasins alimentaires ou encore des pharmacies ont été pillées. Des barrages routiers ont aussi étaient érigés devant des établissements scolaires ou devant le CHU de Guadeloupe. Le préfet a d’ailleurs annoncé vendredi dernier l’instauration d’un couvre-feu immédiat entre 18 h et 5 h, jusqu’à mardi, « compte tenu des mouvements sociaux en cours dans le département et des actes de vandalisme ».

Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a annoncé ce week-end l’envoi d’une cinquantaine de membres des forces d’élite du GIGN et du Raid. Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement a dénoncé dimanche matin ces violences commises par « une petite minorité ». « Cette petite minorité qui bloquait par les mots, par les paroles (…), aujourd’hui elle s’est radicalisée et elle essaie de les bloquer, de les intimider par la violence » , a-t-il déclaré, évoquant des « soignants menacés », « des pharmacies empêchées d’ouvrir »  et « les ambulances bloquées sur les barrages » 

Un besoin de dialogue 

« Ce blocage n'est pas seulement dû à cette obligation vaccinale mais aussi à tous les problèmes que nous rencontrons depuis tantôt » , explique Ary Chalus, président de la région Guadeloupe, interrogé au micro de France info. « Vous savez qu'avec cette situation sanitaire la Guadeloupe a beaucoup perdu, que ce soit en matière de taxe sur les carburants, sur les transports, les collectivités, et notamment pour la région c'est près de 30 millions que nous avons perdu » . Tout en condamnant la forme que prend actuellement la protestation dans l’archipel, le président souhaite que « l'État puisse entendre les doléances des Guadeloupéens de manière à ce qu'on puisse travailler ensemble, et surtout simplifier les procédures ».

Pour rappel, le ministre de la santé, Olivier Véran, avait annoncé en septembre l’obligation vaccinale pour les personnels de santé sous peine d’être suspendu. D’après les chiffres donnés par le CHU de Guadeloupe, un peu plus de 87% des agents du centre hospitalier possèdent un pass sanitaire, mais certains personnels sont suspendus pour pass non valide. On observe aussi « une vague d’arrêts maladie sur consigne syndicale » , selon Cédric Zolezzi, directeur général adjoint du CHU de Guadeloupe. La situation sanitaire est donc complexe et les soignants tentent de s’adapter au mieux pour combler ces absences. 

« Le coupable, c’est celui qui a mis l’obligation vaccinale » , dénonce de son côté Sandro Sormain, secrétaire adjoint de l’UTS-UGTG (Union des travailleurs de la santé, section syndicale de l'Union générale des travailleurs de Guadeloupe) : « Le personnel suspendu à 50 %, ça veut dire que (ceux qui restent) font le travail de deux personnes. Donc à un moment on va avoir une rupture par rapport à la charge de travail ».

Une colère qui va au-delà de la gestion de la crise sanitaire

Le président de la région Guadeloupe insiste sur la perte de confiance des habitants en l’État. Il prend un exemple : « À Capesterre-de-Marie-Galante, il y a 300 ou 400 personnes qui ont perdu leur maison, qui habitaient au niveau du littoral. Il n’y a pas d’action, il n’y a pas de mouvement. Les gens n’ont plus confiance (en l’État) » .

Cette défiance n’est pas nouvelle et s’est construite sur l’accumulation de situations insupportables dans le territoire. Par exemple, le réseau d’eau en Guadeloupe dysfonctionne depuis de nombreuses années. Avant la crise sanitaire, plus de 60 % de l'eau produite se perdait déjà dans des fuites dans les réseaux. La crise a amplifié cette grande crise et il a même fallu installer des points de distribution d’eau, par citernes et par bouteilles. Un témoignage illustre ce ras-le-bol dans un article de Ouest-France : « Quand j’avais quinze ans, on réclamait déjà de rénover le réseau d’eau. J’en ai le triple aujourd’hui et rien n’a changé ! » .

La méfiance envers le vaccin et la colère des habitants s’explique aussi avec la mise en parallèle d’un autre scandale d’État : l’affaire du chlordécone. Cet insecticide utilisé notamment pour la monoculture de la banane pollue les sols de l’île depuis 1972 et se trouve toujours dans le sang de plus de 90 % des Guadeloupéens et Martiniquais. Ce perturbateur endocrinien aurait des incidences sur la santé favorisant notamment le développement de cellules cancéreuses. Un passé qui explique en partie la grande colère des habitants et la réticence de certains face à la vaccination. 

« La crise n'a fait que révéler les inégalités entre les territoires » 

« Nous Guadeloupéens, naissons et grandissons au milieu de dysfonctionnements graves et jamais résolus » , a déclaré Gaby Clavier, délégué syndical de l'UTS UGTG au CHU interrogé par Ouest-France. Brigitte Chane-Hime, présidente de la Conférence régionale de santé et de l'autonomie (CRSA) s’est exprimé sur le sujet au Sénat dans le cadre d’un rapport d'information déposé le 18 novembre 2021 intitulé « Vague épidémique en outre-mer : territorialiser les réponses, amplifier le soutien ».

 « (…) Les moyens dans les outre-mer sont éloignés de la moyenne métropolitaine, a-t-elle rappelé. De ce fait, lorsqu'une épidémie comme le covid apparaît, cela tourne à la catastrophe. Ces dernières années, des réductions des moyens humains et financiers dans les hôpitaux publics ont eu lieu, alors que nous étions déjà sous-dotés. La crise n'a fait que révéler les inégalités entre les territoires. Le taux d'équipement des îles est toujours au-dessous de la moyenne en métropole en hôpitaux ou en équipements sanitaires et médico-sociaux, notamment pour les adultes en situation de handicap lourd et les personnes âgées. Le taux de chômage des jeunes est élevé, avec une forte précarité. » 

Le premier ministre Jean Castex recevra ce lundi soir des élus guadeloupéens, en compagnie de plusieurs ministres alors que la contestation gagne, ce matin, la Martinique voisine. « Cette réunion, organisée à la demande des élus de la Guadeloupe, sera l’occasion pour eux d’exposer leur analyse de la situation sur place. La réunion permettra également un dialogue sur les conséquences de l’obligation de vaccination pour les soignants et les pompiers » , indique un communiqué du gouvernement. Maire info reviendra demain sur les conclusions de cette rencontre.
 

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