Relance des projets d'hydrocarbures en Outre-mer : les députés douchent les espoirs des élus locaux
Par Aurélien Wälti
Une semaine après la commission, l'Assemblée nationale a rejeté, hier, dans l’hémicycle, la proposition de loi visant à « lever, dans les territoires d'outre-mer, l'interdiction de recherche, d'exploration et d'exploitation des hydrocarbures » . De quoi mettre en colère les élus de Guyane qui voient leurs voisins directs - le Suriname et le Brésil, et surtout le Guyana - profiter d’un boom pétrolier très récent, sans qu’eux ne puissent en bénéficier.
L’objectif de ce texte était de revenir, pour les seuls territoires ultramarins, sur la loi Hulot de 2017 - qui a mis un terme à la recherche d’hydrocarbures sur le sol français - pour permettre aux Outre-mer d’exploiter une potentielle manne financière, au moment où les ressources naturelles (terres rares, minerais critiques, hydrocarbures…) attisent toutes les convoitises.
« Tout simplement anachronique au regard du chemin parcouru » en matière de progrès environnemental, a critiqué le ministre de l'Economie, Roland Lescure, en rappelant que la France a été le premier pays au monde à inscrire dans la loi l’interdiction de toute nouvelle exploitation pétrolière ».
Tensions
Adopté en début d’année (lire Maire info du 30 janvier) par la Chambre haute, ce texte du sénateur macroniste de Guyane Georges Patient n’a donc pas connu le même sort au Palais Bourbon puisqu’il a été repoussé par les députés par dix voix d’écart (74 contre, 64 pour).
Si son examen a conduit à des débats mouvementés entre défenseurs de l'environnement et partisans du développement économique local, il semble également mettre à rude épreuve les parlementaires, dont les votes dépassent visiblement les simples logiques de partis.
Dans une alliance baroque, les députés RN (et son allié UDR), Horizons et LR ont ainsi soutenu ce texte. Tout comme les membres du groupe communiste et ultramarin (GDR), alors même que leurs confrères au Sénat s’y étaient opposés. En face, le reste de la gauche (LFI, PS, écologistes) et la quasi-totalité du groupe macroniste l’a rejeté… bien que l’auteur du texte (le sénateur Georges Patient) soit tout simplement un élu du parti présidentiel.
Enfin, les membres du groupe Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) étaient, eux, absents de ce débat qui concerne les Outre-mer au premier chef, alors même qu’il compte près d’un quart de députés ultramarins parmi leurs membres (de Mayotte et Saint-Pierre-et-Miquelon notamment, mais aucun de Guyane).
S’il a finalement choisi de s’opposer à ce texte, le gouvernement n’a lui aussi pas échappé au tension interne puisqu’un désaccord est, dès le départ, apparu en son sein : la ministre de la Transition écologique y est défavorable, quand celle des Outre-mer y est favorable.
Guyane, Mayotte et Saint-Pierre-et-Miquelon
Pourquoi alors revenir sur la loi Hulot de 2017 maintenant et pour les seuls territoires ultramarins ? « Le contexte a radicalement changé [depuis cette loi] notamment en raison de la guerre menée par la Russie en Ukraine qui a, entre autres, mis en lumière les risques à dépendre de l’étranger pour notre approvisionnement », soutenaient ainsi les sénateurs signataires de la proposition. Et ce, avant même le déclenchement de la guerre en Iran qui a entraîné des problèmes d’approvisionnement en hydrocarbures et une flambée des prix.
Selon les partisans du texte, les sous-sols ultramarins pourraient être une solution à ces problèmes puisqu’ils seraient susceptibles de regorger de ressources précieuses. Le plateau des Guyanes connaît ainsi un boom pétrolier dont bénéficient le Suriname et le Brésil, et encore davantage le Guyana.
Devenu un nouvel eldorado de l’or noir, ce petit État a vu son destin être bouleversé en 2015 lorsqu’un gisement a été découvert au large de ses côtes. Considéré comme très pauvre encore récemment, son économie est en plein boom depuis que l’exploitation a débuté au tournant des années 2020. De quoi donc aiguiser les appétits du côté de Cayenne.
Outre la Guyane, d’autres territoires seraient tout aussi bien placés : Mayotte et les Îles Éparses pour leur « fort potentiel gazier », ainsi que l’espace maritime de Saint-Pierre-et-Miquelon, connu pour être « une zone favorable à la présence d’hydrocarbures ».
« Paternalisme » ou « mirage » ?
Un « mirage », selon le ministre de l'Economie, qui s’est opposé à cet espoir « d’une richesse qui tomberait du ciel – ou, en l’occurrence, qui émergerait des bas fonds – pour résorber comme par magie les problèmes économiques et sociaux des territoires d’outre-mer ». « Soyons réalistes : le pétrole n’est pas la solution » car « il n’existe pas de ressources pétrolières exploitables dans des conditions économiquement viables dans ces territoires », a douché Roland Lescure.
Invoquant le patron de Total Energies sur les chances « extrêmement faibles » de succès en Guyane, il a défendu un modèle davantage fondé sur « des emplois durables, sur la forêt, sur la mer, sur le spatial, sur le tourisme et sur l’énergie… mais sur l’énergie renouvelable » . Il a ainsi ajouté vouloir plutôt soutenir l'exploitation « minière responsable » et le « potentiel considérable en matière d'énergie renouvelable ». On peut aussi rappeler que certains sénateurs avaient pointé « la malédiction du pétrole » : « Peu d'emplois créés sur place, des profits captés ailleurs et des pollutions durables » . Un article récent du Monde a ainsi fait état de cette situation à Georgetown, la capitale du Guyana, après la découverte de l’or noir.
Dénonçant « une façon paternaliste de nous dire ce qui est bon et ce qui n'est pas bon pour nous » , le rapporteur du texte, Jean-Victor Castor (Guyane, GDR), a dit « chiche » au ministre : « Si vous considérez qu'il n'y a rien, vous n'avez pas à avoir peur : aucune compagnie pétrolière ne viendra explorer et faire de la recherche » , l’élu estimant que le gouvernement veut surtout « interdire de savoir ».
« Le Guyana a foré plus de trente fois avant de trouver des puits rentables. J’ai rencontré tous les experts, ceux du Brésil, ceux du Suriname et ceux du Guyana ; tous disent que la Guyane présente les mêmes caractéristiques géologiques et pédologiques et que nous avons affaire à la même nappe de pétrole et de gaz », a-t-il fait valoir.
Soutien des collectivités locales
Après le vote en commission à l’Assemblée, Georges Patient a dit regretté, sur X, « qu’une approche purement idéologique ait prévalu sur un débat de souveraineté, de développement et de justice territoriale pour la Guyane » , alors que les ultramarins font face à une forte pauvreté - qui atteint près de 53 % en Guyane et plus de 77 % à Mayotte - et sont confrontés à la cherté de la vie et à un chômage structurel.
Le rejet du texte va donc sûrement susciter la colère de nombre d'élus guyanais réclamant la reprise des forages qu’ils considèrent comme « une source de financement importante pour les collectivités locales » .
Ce mercredi, une nouvelle motion en faveur du texte avait d’ailleurs été signée par les élus de la collectivité territoriale de Guyane (héritière du département et de la région) - dont certains représentants étaient présents dans les tribunes de l’Assemblée - ainsi que par les maires et présidents d’EPCI guyanais. En signe de soutien, certaines mairies avaient même prévu de rester fermées hier.
A leurs yeux, ce territoire amazonien « ne peut demeurer plus longtemps un territoire stratégique pour la France, riche en ressources, en biodiversité et en potentialités, tout en restant confrontée à des niveaux de pauvreté parmi les plus élevés de la République ».
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