Outre-mer : l'exploitation des hydrocarbures (et sa manne financière) va-t-elle être relancée ?
Par A.W.
Guyane, Mayotte, Îles Éparses… Les sous-sols ultramarins vont-ils faire de la France un géant de l’or noir ? C’est ce qu’espèrent certains sénateurs, au moment où les ressources naturelles (terres rares, minerais critiques, hydrocarbures…) attisent toutes les convoitises, poussées notamment par les visées de Donald Trump.
Dans ce contexte, une proposition de loi portée par le sénateur macroniste de Guyane Georges Patient arrive aujourd’hui dans l’hémicycle au Palais du Luxembourg avec pour objectif de « lever, dans les territoires d'outre-mer, l'interdiction de recherche, d'exploration et d'exploitation des hydrocarbures ». Si un nombre important d’élus ultramarins réclament la reprise des forages, le sujet n’est pas nouveau en France puisque l’ancien ministre des Outre-mer, Manuels Valls, s’était dit favorable, l’an passé, à la recherche de pétrole en Guyane.
Revenir sur la loi Hulot de 2017
Malgré un désaccord en son sein (entre les ministres de la Transition écologique, défavorable, et des Outre-mer, favorable) le gouvernement a, lui, finalement émis un « avis négatif » sur un sujet également décrié par les associations environnementales.
Déjà validé en commission, la semaine dernière, le texte de Georges Patient permettrait notamment de « favoriser une activité économique stable et porteuse de développement local outre-mer, tout en respectant la trajectoire de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) de la France », assurent les signataires du texte, ceux-ci estimant que « les outre-mer, dont le potentiel pétrolier reste à déterminer, se trouvent être les principales victimes de la bonne conscience écologique de la France ».
En cause, la loi Hulot de 2017 qui a mis un terme à la recherche d’hydrocarbures sur le sol français et prévoit la fin de toute exploitation d’ici à 2040. Ils souhaitent donc revenir dessus pour les seuls territoires ultramarins.
Pourquoi maintenant ? « Le contexte a radicalement changé [depuis cette loi] notamment en raison de la guerre menée par la Russie en Ukraine qui a, entre autres, mis en lumière les risques à dépendre de l’étranger pour notre approvisionnement », soutiennent les sénateurs signataires.
Un potentiel de richesse à confirmer
Surtout, le plateau des Guyanes connaît un boom pétrolier dont bénéficient le Suriname et le Brésil, et encore davantage le Guyana. Devenu un nouvel eldorado de l’or noir, ce petit État a vu son destin être bouleversé en 2015 lorsqu’un gisement a été découvert au large de ses côtes. Considéré comme très pauvre encore récemment, son économie est en plein boom depuis que l’exploitation a débuté au tournant des années 2020. De quoi aiguiser les appétits voisins.
« La Guyane, qui affichait autrefois le meilleur produit intérieur brut par habitant de la zone Guyana-Suriname, est aujourd'hui dépassée par le Guyana, dont la croissance atteint des niveaux à deux chiffres », a ainsi fait valoir Georges Patient en commission.
Alors que plusieurs pays européens ont déjà relancé l'exploration et l'exploitation pétrolières et gazières en mer, « pourquoi serions-nous l'un des rares pays européens à nous interdire d'explorer nos eaux territoriales, alors que nos voisins se sont lancés dans une course aux énergies fossiles destinée à renforcer leur sécurité énergétique ? », a ainsi interrogé le rapporteur du texte, Vincent Louault (indépendants).
Et « au-delà des questions géopolitiques se pose celle de la situation socio-économique de nos compatriotes ultramarins : ils font face à une pauvreté endémique – qui atteint près de 53 % en Guyane et plus de 77 % à Mayotte –, ils sont confrontés à la cherté de la vie et à un chômage structurel », a rappelé le Sénateur d'Indre-et-Loire, ajoutant : « Mettons-nous à la place des Guyanais : ils ont des ressources naturelles importantes, mais l'État refuse qu'ils les exploitent et peine dans le même temps à leur proposer des solutions pour améliorer leur qualité de vie. » Ce qui entraînerait d'ailleurs « un sentiment persistant d'abandon volontaire du territoire », selon Georges Patient.
Mais encore faut-il confirmer le potentiel pétrolier du littoral de la Guyane française. Si un gisement y a été découvert en 2011, « la quantité de pétrole était insuffisante pour solliciter une concession » et la campagne d'exploration achevée en 2019 s'est avérée « infructueuse ». Reste que d’autres territoires ultramarins seraient prometteurs, selon l’auteur de la proposition de loi qui lorgne sur Mayotte et les îles Éparses, « situées dans le canal du Mozambique, régions à fort potentiel gazier ». L’espace maritime de Saint-Pierre-et-Miquelon traverserait, lui, « une zone favorable à la présence d’hydrocarbures », selon le rapporteur.
Développement local ou déstabilisation économique ?
« Prudent », ce dernier estime cependant qu’il ne faut « pas faire naître de faux espoirs ». D’autant que « les résultats des explorations d'hydrocarbures conduites dans les collectivités d'outre-mer n'ont, à ce jour, pas abouti à la découverte de gisements exploitables », a-t-il pointé en commission.
L’auteur de la proposition de loi a toutefois bien rappelé les potentiels enjeux : les investissements et l'activité économique générée par une exploitation des hydrocarbures pourraient constituer « un levier de développement et une source de financement importante pour les collectivités locales ». D’ailleurs « la question de l'or pourrait tout autant être posée », comme celle des « ressources halieutiques ».
Sur ce point, les maires et les présidents d’intercommunalités de Guyane ont exprimé « sans ambiguïté » leur soutien unanime à cette initiative, tout en précisant que leur démarche ne vise pas « une exploitation aveugle des ressources ». « Ma proposition de loi repose donne sur un principe clair : faire confiance aux territoires. Les régions d'outre-mer sont désormais compétentes en matière de droit minier off-shore […] À elles de décider, librement et en responsabilité, si elles souhaitent ou non engager de tels projets, avec des règles strictes et des garanties environnementales », a ainsi défendu Georges Patient.
Le gouvernement vient pourtant de donner un avis « négatif », a indiqué hier Monique Barbut, la ministre de la Transition écologique, tandis que la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, soutenait ce texte. « Soutenir cette proposition de loi, ça rendrait la position de la France intenable à l'international », a justifié Monique Barbut alors que la France a été le premier pays au monde à inscrire dans la loi l’interdiction ainsi que la limitation dans le temps du renouvellement des concessions d'exploitation existantes.
Dans un communiqué commun publié hier, 11 organisations – parmi lesquelles Greenpeace France, Les Amis de la Terre ou la Ligue des droits de l’Homme – ont alerté sur un texte « en totale contradiction avec les intérêts environnementaux, sociaux et économiques de la France, et plus encore avec ceux des territoires ultramarins concernés ».
« L’exploitation des hydrocarbures expose les territoires à des risques de déstabilisation économique, sans garantie de redistribution locale, à une vulnérabilité politique accrue (corruption, phénomènes d’accaparement) ainsi qu’à des dommages environnementaux irréversibles ». Les territoires d’outre-mer auraient « tout à perdre dans ce modèle et seront les premiers à en payer le prix », selon les associations qui expliquent que « mettre en péril leurs écosystèmes, c’est fragiliser leurs économies, leur capacité d’adaptation face à la crise climatique et les moyens de subsistance des populations ».
En commission, le sénateur écologiste Yannick Jadot évoquait même « la malédiction du pétrole » : « Peu d'emplois créés sur place, des profits captés ailleurs et des pollutions durables ».
Dans un article récent, Le Monde faisait état des changements extrêmement rapides à Georgetown, la capitale du Guyana, après la découverte de l’or noir. « Avec des recettes – et donc des dépenses – en hausse, la préparation du budget de la municipalité est devenue un casse-tête, sans qu’il soit possible de planifier quoi que ce soit. Les programmes d’urbanisme sont vite rendus obsolètes par le développement anarchique de la ville. Les sollicitations pour de nouveaux permis de construire pleuvent sans interruption. La hausse de production des déchets – un indicateur de croissance parmi les plus fiables − est si élevée que des camions-poubelles parcourent la ville jour et nuit, créant des embouteillages. » Sans compter que « l’argent du pétrole [était] encore loin de profiter à l’ensemble de la population ».
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