Le spectre d'une pénurie de bitume commence à se dessiner
Par Franck Lemarc
Depuis le début de la guerre en Iran, le gouvernement français a toujours voulu se montrer rassurant et éviter à tout prix le mot de « pénurie » de produits pétroliers. Mais après deux mois – jour pour jour – de blocage du détroit d’Ormuz, après qu’au blocage par l’Iran a succédé un blocage par les États-Unis, la situation change peu à peu. Désormais, dans tous les secteurs de l’économie, c’est bien la crainte d’une pénurie qui se dessine sur l’ensemble des produits dérivés du pétrole.
200 euros d’augmentation par tonne
Plusieurs compagnies aériennes commencent d’ores et déjà à supprimer des vols, non pas du fait de manque de kérosène, mais pour l’économiser à l’approche de l’été. De nombreux professionnels du tourisme s’inquiètent, ces derniers jours, à propos des congés d’été, dans la mesure où une éventuelle pénurie de carburant aurait d’évidentes répercussions sur le tourisme. Une enquête publiée il y a quelques jours par Alliance France tourisme vient d’ailleurs de montrer que 41 % des Français envisagent de modifier leurs projets de vacances au regard de la situation géopolitique.
Mais si l’on associe naturellement le pétrole à l’essence et au kérozène, et donc aux déplacements, il est un autre secteur qui est directement affecté par la situation : c’est celui du bitume. Cette matière première, dont la France est la première consommatrice en Europe avec plus de 3 millions de tonnes par an, est essentielle pour les travaux publics : c’est en effet un des ingrédients de l’asphalte, obtenu par mélange de bitume et de granulats (sable et graviers), ou encore des divers types d’enrobés utilisés en voirie. Pour mémoire, 95 % du réseau routier français est constitué de matériaux bitumineux, rappelle par exemple le site Euro-pétrole. Contrairement au goudron, qui n’est plus utilisé aujourd’hui et qui était dérivé du charbon, le bitume est directement extrait du raffinage du pétrole.
Autrement dit, les tensions sur le marché des hydrocarbures affectent directement celui du bitume, dont le prix est indexé sur celui du fioul. Il est passé en deux mois de 450 à 650 euros la tonne. Pour les entreprises de production et d’acheminement, c’est la triple peine : non seulement le prix de la matière première explose, mais ces entreprises sont également fortement dépendantes du gaz, qu’elles utilisent pour chauffer le bitume à 200 °C, et du carburant pour les camions qui acheminent l’asphalte vers les chantiers.
Les prix vont donc mécaniquement augmenter dans les semaines à venir et se répercuteront sur la facture des chantiers, notamment ceux des collectivités locales qui sont parmi les plus importantes consommatrices d’asphalte.
Cette hausse tombe au plus mauvais moment, puisque l’été est la saison haute des travaux de voirie, pour des raisons de climat autant que de moindre utilisation des routes en ville.
Le bitume particulièrement sensible à la situation au Moyen-Orient
Au-delà de l’augmentation des prix, les professionnels redoutent un risque de pénurie. Pour l’instant, la priorité des producteurs est de faire du stock, c’est-à-dire de remplir les cuves. Ils cherchent donc à acheter un maximum de bitume sur le marché international, ce qui a pour conséquence mécanique d’alimenter la hausse des prix. Mais ces achats ne pourront continuer que si l’offre se maintient, ce qui devient de plus en plus incertain au regard du blocage persistant du détroit d’Ormuz.
La pénurie de bitume pourrait se produire bien plus rapidement que celle du carburant. En effet, contrairement au carburant, cette matière première ne peut être produite qu’à partir de certains pétroles lourds qui ne sont présents que dans 30 % des gisements mondiaux, lesquels sont pour l’essentiel au Venezuela… et au Moyen-Orient. L’impossibilité d’accéder au détroit d’Ormuz affecte donc la production de bitume bien davantage que tous les autres produits issus du pétrole.
Il se profile donc, peut-être, l’obligation pour un certain nombre de collectivités de retarder des chantiers, faute de matière première, d’ici quelques semaines ou quelques mois si la situation perdure.
Ce serait une très mauvaise nouvelle pour le secteur des travaux publics. D’autant plus que le bitume n’est pas le seul matériau affecté par la guerre : depuis le début de celle-ci, les prix du cuivre s’envolent. Et la hausse du prix du gaz va avoir – comme en 2022 – des répercussions inévitables sur le prix du ciment, qui nécessite pour être produit un traitement dans des fours à près de 1 500 °C. De quoi alimenter toutes les craintes dans le secteur de la construction, atone depuis quatre ans et qui commençait tout juste à se relever.
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