Entre les attaques en ligne et la nécessité de communiquer, la complexe relation des maires avec les réseaux sociaux
Par Lucile Bonnin

Insultes, intimidations, menaces, agressions physiques : 69 % des maires déclarent avoir déjà été victimes d’incivilités ou de violences en 2023, soit 16 % de plus qu’au début du mandat. Cette même année, le nombre de démissions de maires a atteint le chiffre exceptionnel de 613. C’est ce que révélait notamment la cinquième enquête de l’Observatoire de la démocratie de proximité AMF-Cevipof/SciencesPo.
Cette montée de la violence s’observe aussi bien dans le réel que dans le virtuel – si ce n’est davantage. Une nouvelle note vient d’être publiée par l’AMF et réalisée par les chercheurs Olivier Costa et Martial Foucault sur la présence des maires et élus locaux sur des plateformes devenues aujourd’hui incontournables comme Facebook, X, TikTok, Instagram…
Si les réseaux sociaux – qui jouent aujourd’hui le rôle d’ « agoras virtuelles » selon les chercheurs – présentent des opportunités pour les élus locaux et le dynamisme de la vie communale, les dangers liés à cette exposition numérique sont à prendre au sérieux.
Les maires, cibles privilégiées de la cybermalveillance
« Les réseaux sociaux ont bouleversé les sociétés », commencent par constater les chercheurs, modifiant la manière dont les citoyens « communiquent, s’informent, socialisent, échangent, se rencontrent, et la façon dont l’opinion publique se construit et évolue. »
Internet offre beaucoup d’opportunités positives, mais il faut être conscient de l’impact négatif que peuvent avoir les réseaux sociaux qui ont pris une place immense dans la vie quotidienne des plus jeunes comme des plus vieux. « Ils sont particulièrement propices à la diffusion de fausses informations et de calomnies, favorisent les emportements et les invectives, et conduisent souvent les usagers à s’enfermer dans des cercles et des groupes de personnes qui partagent leurs idées ou leurs obsessions », soulignent les auteurs de la note. Surtout, ils donnent aux usagers un sentiment d’impunité, amplifié par « l’absence d’interaction physique » et « l’anonymat ».
Les maires sont régulièrement visés par des attaques de toutes sortes sur les réseaux sociaux. Selon l’étude, en 2025, 28 % des maires faisaient état d’au moins une attaque sur les réseaux sociaux à leur encontre. Ils étaient 20 % en 2020. C’est un fait, il est difficile en tant que personnalité publique d’échapper aujourd’hui à la cybermalveillance. Allant de l’insulte à la menace écrite jusqu’à la diffusion de vidéos incitant à la haine, les formes de cybermalveillance sont variées.
Mais le cas des maires prend une ampleur différente lorsque l’on met en face « l’inflation record du nombre de violences symboliques et physiques contre les élus municipaux » observée au cours du dernier mandant. Les chercheurs citent quelques cas particulièrement : la disparition dramatique du maire de Signes (Var) au cours de l’été 2019, les menaces de mort contre le maire de Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique) en mars 2023 ou encore l’attaque par une voiture-bélier enflammée de la maison de l’ancien maire de L’Häy-les-Roses (Val-de-Marne) lors des émeutes de juin 2023.
Les réseaux sociaux amplifient parfois des affaires qui se déroulent dans la vie réelle. En introduction de la note, les chercheurs rappellent justement l’histoire du maire de Montjoi (Tarn-et-Garonne) qui illustre bien la porosité des frontières entre réel et virtuel, pouvant transformer un conflit local entre quelques personnes en un cas national qui peut mobiliser une horde de cyberharceleurs. Ce maire avait été séquestré pendant quelques heures par un éleveur à la suite d’une décision prisse concernant une autorisation de passage sur une propriété privée. Déjà très grave, le conflit a enflé lorsque « l’affaire s’est déportée sur les réseaux sociaux » par l’intermédiaire d’un influenceur militant d’extrême droite qui « a comparé le maire à une "fouine" mettant en scène l’exécution de l’animal ». Le maire avait été menacé par des milliers d’individus sur le net avant d’être placé sous protection policière.
Réseaux sociaux et vie démocratique : à la recherche d’un équilibre
Pourtant, bien utilisés, les réseaux sociaux peuvent être un allié pour les élus.
Selon les chercheurs du Cevipof, « l’impact des réseaux sociaux sur la vie communale est très prononcé » et ce, « que la municipalité y soit elle-même active ou non ». Ils sont devenus en très peu de temps les « lieux d’échange et de discussion sur la vie locale ». L’action municipale n’est que partiellement traitée dans les médias traditionnels (presse quotidienne régionale, radio, télévision…). Une page Facebook au contraire semble être le lieu adéquat.
Les réseaux sont aussi un outil de communication pratique et gratuit pour les communes de taille modeste (par exemple pour les 32 000 communes de moins de 3 500 habitants). « Nombre de citoyens s’informent donc essentiellement à travers les réseaux sociaux, surtout quand ils ne fréquentent pas les autres lieux de socialisation (café, marché, commerces, associations, réunions publiques, partis…) » , observent les chercheurs qui indiquent au passage que « les élus font eux aussi un usage quasi systématique des réseaux sociaux ».
Les communes utilisent les réseaux sociaux pour « trois objets principaux » : informer les citoyens de la vie de la commune (manifestations sportives et culturelles, travaux, transports en commun, alertes météo, décisions du conseil municipal…), faire vivre la communauté en suscitant un dialogue et enfin valoriser les initiatives locales (ouverture de commerces, résultats sportifs, actualité média de certains citoyens…).
La présence sur les réseaux sociaux pour une municipalité peut parfois aussi être nécessaire d’un point de vue démocratique. Les chercheurs pointent en effet que dans la plupart des communes « l’opposition fait un usage extensif des réseaux sociaux » « afin de critiquer de manière plus ou moins ouverte l’action municipale ». « Il existe donc une situation de vive concurrence sur les réseaux sociaux entre les comptes officiels de la municipalité et ceux liés à l’opposition, qui appelle des injonctions contradictoires : il est nécessaire pour la majorité municipale d’être active sur les réseaux pour ne pas abandonner cet espace de débat à l’opposition, mais elle doit aussi être particulièrement prudente dans sa communication et ses réactions », peut-on lire dans la note.
Des pièges à éviter
Les réseaux sociaux sont bel et bien une opportunité dont beaucoup de communes ou de maires se sont saisi. Mais attention, comme le rappelle la note, tout est une question d’usage. Certains « pièges » ou « mauvaise pratiques » sont à connaître, d’autant que les maires n’ont pas tous la même maitrise des réseaux : 57 % des maires des communes de moins de 500 habitants ne consultent jamais les réseaux sociaux.
Premièrement, « les élus et personnels en charge de la communication des collectivités sont (…) tenus de rester exemplaires et doivent se défier des provocations, des réponses sous le coup de l’émotion ou des polémiques inutiles. Tout écart peut alimenter ce que l’on appelle un "mauvais buzz" ». Et les chercheurs alertent sur la particularité des réseaux sociaux qui « ne sont pas un lieu de raison et de rationalité : les personnes les plus modérées peuvent s’y comporter avec outrance ».
En avoir conscience en tant qu’élu peut permettre d’éviter d’opter pour une « communication défaillante ». La fin de la note donne des conseils éclairants aux élus pour « éviter les pièges du mauvais buzz » le plus important étant peut-être que « l’espace numérique de la commune doit rester sanctuarisé pour l’action municipale » avec une neutralité politique claire qui ne fait pas l’apologie des édiles. À l’approche des élections municipales par exemple, des commentaires trop et uniquement élogieux « pourraient être assimilés à un avantage fourni à un candidat avec des moyens de la commune ». Former les futures équipes municipales aux usages des réseaux sociaux au début du mandat apparaît également indispensable.
Les chercheurs conseillent aussi concrètement aux équipes municipales de s’engager sur les réseaux « uniquement si les moyens de gestion et de modération sont garantis » et si elles peuvent « occuper l’espace par une publication régulière pour ne pas laisser la primeur aux discours de haine ».
L’AMF, avec l’appui du Cevipof, invite les maires à se saisir des réseaux comme « outils de gouvernance vertueux » sans « sombrer dans les abysses d’une techno-démocratie ». Un exercice d’équilibriste auquel « les maires de demain » devront sans doute se prêter.
Consulter la note Cybermalveillance contre les maires : faire bon usage des réseaux sociaux.
Suivez Maire info sur Twitter : @Maireinfo2
Après les pluies exceptionnelles de l'hiver, un « faux printemps » à haut risque
« Demain », « unies » ou « citoyennes » : ce que racontent les noms des listes aux municipales
Fonction publique : les solutions du Cese pour lutter contre la précarité professionnelleÂ






