Le gouvernement a bien choisi son moment pour faire inscrire ce projet de loi à l’ordre du jour du Sénat : après l’émotion suscitée par les violences du 17 octobre, les mesures inscrites dans le projet et celles qui y ont été ajoutées, hier, pourraient être mieux acceptées dans l’opinion publique. Le projet de loi initial, dont la mesure essentielle suscitait déjà des polémiques, a en effet été très largement amendé dans un sens plus répressif.
Responsabilité « solidaire »
Maire info a déjà eu l’occasion de décrire les deux mesures principales du texte initial (notamment dans son édition du 18 septembre) : premièrement, la mise en œuvre d’un principe de « responsabilité solidaire » au civil, permettant de faire payer des dommages et intérêts, dans le cadre d’une action récursoire de l’État, non seulement aux personnes ayant commis des dégradations mais également à toute personne présente sur les lieux après l’ordre de dispersion, même si elles n’ont pas elles-mêmes commis de dégradations. Deuxièmement, le texte initial permettait d’opérer des prélèvements sur les APL et les allocations familiales pour payer ces dommages et intérêts.
Le Sénat a validé ces mesures, mais a également considérablement étoffé le projet de loi, en y ajoutant plus d’une quinzaine d’articles.
« Interdiction de paraître »
C’est le gouvernement lui-même qui a présenté deux amendements instaurant un dispositif « d’interdiction de paraître » sur les lieux d’une manifestation, prononcée à l’égard de personnes ayant commis des actes violents lors d’une précédente manifestation. Ce dispositif s’inspire des interdictions de stade pour les hooligans violents. L’interdiction serait prononcée par le préfet, pour une période de 24 heures, éventuellement assortie d’une obligation de pointer au commissariat ou à la gendarmerie.
Les sénateurs ont non seulement adopté cette disposition mais l’ont durcie, en rendant cette peine d’interdiction de manifester « automatique » en cas de « violences graves » (destruction, vol, pillage, attaques contre les forces de l’ordre).
Autre évolution acceptée par les sénateurs : la participation à une manifestation interdite, qui n’est actuellement qu’une infraction punie d’une amende de 135 euros, deviendrait un délit, passible de six mois de prison.
Un autre amendement adopté concerne la dissimulation du visage lors des manifestations. Actuellement, l’article 431-9-1 du Code pénal punit d’un an de prison et 15 000 euros d’amende le fait de dissimuler « tout ou partie de son visage » au sein d’une manifestation « au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis ». Les sénateurs ont supprimé cette dernière précision. Autrement dit, la dissimulation du visage serait interdite dans toutes les manifestations, avec ou sans violence.
Privation du droit de vote
Conformément à ce qu’avait souhaité le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, après le 17 octobre, les sénateurs ont institué une peine de privation du droit de vote et d’inéligibilité pour des personnes reconnues coupables d’un délit dans le cadre d’une manifestation ou d’un attroupement violent. Cette peine serait automatique. Elle est motivée, expliquent les auteurs de l’amendement, par le fait que commettre des violences en manifestation revient à « substituer la force au débat », ce qui place l’auteur « en dehors du pacte civique ». L’auteur devrait donc, selon le Sénat, être privé « du droit de participer à la décision collective qu’il a voulu dicter par la force ».
Le champ d’application de cette mesure est particulièrement large : elle s’appliquerait non seulement aux auteurs de violences contre les personnes ou les biens, mais également aux simples participants à un rassemblement interdit ou aux personnes dissimulant leur visage dans une manifestation – même non violente aux termes de l’amendement adopté précédemment.
Par ailleurs, les sénateurs ont durci une mesure ajoutée en commission des lois : celle qui permettrait de prononcer une « ITF » (interdiction de territoire français) de dix ans pour les étrangers reconnus coupables de violences en manifestation. En séance, les sénateurs ont rendu possible une ITF définitive et non limitée à dix ans.
Vidéoprotection
Plusieurs mesures ont été adoptées sur le recours à la vidéoprotection dans le cadre de manifestations violentes.
Un amendement étend, une nouvelle fois, le champ d’utilisation de la « vidéoprotection algorithmique », cette fois dans le cadre des manifestations où des violences sont constatées. Pour rappel, il s’agit de faire contrôler les images non par des humains mais par une intelligence artificielle. L’extension de cette pratique aux manifestations serait autorisée, à titre expérimental, jusqu’au 31 décembre 2030.
Par ailleurs, les sénateurs ont porté d’un à deux mois la durée de conservation des images captées par les caméras de vidéoprotection et de celles des caméras-piétons des forces de l’ordre.
Logement social et information des collectivités
Plusieurs mesures ajoutées dans le projet de loi concernent les collectivités.
La première consiste à permettre aux communes qui ont subi des dégâts lors de manifestations et qui ont porté plainte de « se faire communiquer à leur demande (…) l’identité des personnes mises en cause », et ce « même en l’absence de poursuites ». Cette mesure vise à permettre aux collectivités de se porter partie civile ou d’exercer une action civile.
Un autre amendement (adopté, comme le précédent, contre l’avis du gouvernement), touche au logement social. Il permettrait de refuser l’attribution d’un logement social ou de résilier le bail dans un logement social d’une personne qui a été reconnue coupable de violences « dans le cadre de rassemblements ou d’attroupements ». Cette mesure serait applicable si les violences ont été commises « aux abords immédiats d’un immeuble d’habitation ».
À noter qu’un autre amendement adopté permettrait à l’employeur d’un agent chargé d’une mission de service public (un conducteur de bus, par exemple) de déposer plainte et de se porter partie civile « en lieu et place de l’agent victime d’un crime ou d’un délit ».
Réseaux sociaux
Deux amendements presque identiques concernant les réseaux sociaux ont été adoptés, dont l’un émane du gouvernement. Constatant que « les réseaux sociaux peuvent contribuer de manière décisive aux violences et aux dégradations, notamment par la diffusion de contenus appelant à la commission de ces infractions », les sénateurs ont validé le principe d’une extension du dispositif Pharos à des contenus « appelant aux violences, aux saccages et aux pillages ». Pharos, on le rappelle, est une plateforme internet de l’État permettant le signalement de contenus malveillants (harcèlement, pédocriminalité, etc.) et de la cybercriminalité.
D’autre part, l’autorité administrative pourrait désormais exiger des hébergeurs « le retrait de ces contenus dans un délai de 24 h ». En l’absence de retrait, il serait possible de bloquer et déréférencer les sites concernés.
La même procédure serait appliquée à des contenus qui « appellent à un attentat, à l’insurrection ou à l’armement contre l’État ou une partie de la population ».
Prestations sociales
Enfin, les sénateurs ont étendu la liste des prestations sociales susceptibles d’être prélevées pour recouvrir le montant de dommages et intérêts après la commission de violences. À l’origine, le gouvernement ne voulait appliquer cette possibilité qu’aux allocations familiales et aux APL. En commission, les sénateurs ont ajouté le RSA. En séance, la liste a été étendue à la prestation d’accueil du jeune enfant, au complément familial, à l’allocation de soutien familial, à l’allocation de rentrée scolaire, à la prime d’activité et à l’allocation de solidarité spécifique.
Adopté par le Sénat, ce texte a été transmis à l’Assemblée nationale. Il ne fait guère de doute que le gouvernement, cette fois, va trouver le moyen de le faire examiner dans des délais rapides, malgré l’encombrement législatif. Il restera à savoir, une fois le texte définitivement adopté, si le Conseil constitutionnel validera, ou non, le principe de la « responsabilité solidaire » consacré par le texte, ce qui est loin d’être acquis. Laurent Nuñez, le ministre de l'Intérieur, a néanmoins déclaré hier, en clôture des débats, qu'il n'avait « aucun doute » sur la constitutionnalité du dispositif.