La population a doublé à Mayotte en vingt ans, selon l'Insee, qui réfute cependant les estimations de certains élus
Par Franck Lemarc
C’est la loi de programmation « pour la refondation de Mayotte » du 11 août 2025 qui a prévu, de façon dérogatoire, un recensement de population « exhaustif » en 2025 : exhaustif, cela signifie que contrairement à la méthodologie habituelle de l’Insee – un cinquième des communes sont enquêtées chaque année, ce qui conduit à ce que l’ensemble des communes soit recensé sur cinq années – la totalité des 17 communes de Mayotte a été recensée en trois mois environ, entre novembre 2025 et janvier 2026. 700 agents recenseurs ont été recrutés par les communes et ont frappé à toutes les portes – y compris dans les bidonvilles. L’Insee indique que tous les habitants ont été recensés, qu’ils soient français ou étrangers, en situation régulière ou pas.
Une population en hausse de 2,8 % par an en moyenne
Premier enseignement de cette enquête : la population de l’île continue de croître « très fortement », autour de 2,8 % par an en moyenne sur les dix dernières années. Ce rythme de croissance est toutefois « un peu moins soutenu » qu’entre 2012 et 2017, où il était de 3,8 %.
La population de Mayotte augmente en moyenne de 8 000 personnes par an, et s’établit aujourd’hui à 323 153. Ce chiffre a été multiplié par deux depuis 2002, un rythme sans comparaison avec celui observé dans le reste du pays, où, rappelons-le, le solde naturel est devenu négatif.
Aucune commune de Mayotte ne voit sa population diminuer, et seules deux sur 17 ont une population « stable ». Les taux de croissance sont souvent très élevés : à Mamoudzou, la population a augmenté de 3,4 % par an depuis 2017, à M’Tsangamouji, de 7,7 % et à Chiconi, de 8,6 %. La population de la capitale, Mamoudzou, s’établit selon l’Insee à 94 600 habitants.
Solde migratoire… légèrement négatif
Deuxième enseignement, qui en surprendra plus d’un : ce n’est pas le solde migratoire mais le solde naturel qui explique cette forte hausse de la population mahoraise. L’Insee est formelle : « La croissance de la population entre 2017 et 2026 s’explique uniquement par un solde naturel (différence entre les naissances et les décès) très positif ». La population étant globalement très jeune, il y a peu de décès chaque année (900 par an en moyenne sur la période 2017-2025), contre 9 700 naissances par an en moyenne. Autrement dit, il y a dix fois plus de naissances que de décès chaque année.
Plus étonnant : l’Insee établit que le solde migratoire, sur la période 2017-2025, a été légèrement négatif (0,3 %). Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’y a pas une forte arrivée d’étrangers sur l’île, mais que le nombre de personnes qui quittent l’île est plus important que celui des personnes qui rentrent. L’Insee estime à 43 000 le nombre de personnes ayant quitté Mayotte entre 2017 et 2025. Il s’agit en grande partie de jeunes bacheliers partis faire leurs études à La Réunion ou en métropole.
En revanche, il ne fait pas de doute que la forte proportion d’immigrés, légaux ou illégaux, à Mayotte, a une incidence sur la natalité : l’Insee établit que « les trois quarts des bébés nés à Mayotte en 2025 ont une mère étrangère ».
Deux informations majeures sont donc à retenir : la population mahoraise s’établit un peu en-dessous de 323 200 habitants – ce qui est moins que ce que l’Insee escomptait, et surtout (beaucoup) moins que ce que certains élus estiment, on va le voir ; et c’est le solde naturel qui explique la croissance bien davantage que l’arrivée de migrants, qui est largement compensée par les départs de l’île.
Controverses
Aussitôt publiés, ces chiffres ont été vivement contestés par les élus locaux. Un certain nombre d’élus estiment en effet, depuis plusieurs années, que la population réelle de l’île est de 400 000, 450 000, voire 500 000 habitants. Des chiffres déjà jugés « non réalistes » par l’Insee avant la publication officielle des résultats du recensement, l’institut jugeant « impossible » que 150 000 personnes aient échappé au recensement sur un territoire aussi restreint.
De nombreux élus continuent pourtant de contester les chiffres de l’Insee, comme le maire de Mamoudzou, Ambdilwahedou Soumaila, convaincu que la population de sa commune dépasse les 100 000 habitants, quand l’Insee n’en a compté « que » 94 600. Quant à la députée Estelle Youssoufa, elle pointe des « erreurs » de l’Insee, notamment sur le fait que l’institut, lorsqu’il n’a pas réussi à enquêter un logement, extrapole à quatre personnes son nombre d’occupants. Pour la députée, une maison mahoraise compte « 5 à 6 personnes », voire « 8 à 12 » dans les bidonvilles.
Néanmoins, l’Insee indique que seulement « 3 % » des logements (soit 2 700 sur 90 000) n’ont pas pu être enquêtés, ce qui ne permettrait en aucun cas d’expliquer une différence de 100 000 ou 150 000 habitants.
L’Insee défend sa méthode
Dans un long article sur son blog, l’Insee défend la « solidité » de ses chiffres et s’étonne, en filigrane, des réticences des élus à les reconnaître.
L’institut rappelle que la cartographie des logements a été menée de façon « exhaustive », qu’une très vaste campagne de communication a eu lieu vis-à-vis des habitants, et qu’un délai d’un mois supplémentaire a été accordé pour finaliser la collecte.
L’an dernier déjà – face aux mêmes critiques –, l’Insee expliquait que la qualité du recensement reposait sur une cartographie très précise de l’habitat, établie de visu, mais « croisée avec d’autres sources d’information, images aériennes, cartes SIM, branchements d’électricité, consommation d’eau, d’huile, de sucre, de riz ». Et d’ajouter : « À Mayotte, les agents de l’Insee passent six mois à sillonner les collines pour repérer les petits chemins, vérifier si une famille vit sous tel abri, avant que les agents recenseurs des communes puissent faire leur travail. »
Face à la critique récurrente de certains élus qui affirment que de nombreux habitants en situation irrégulière refusent de répondre aux agents recenseurs, et ne sont donc pas comptabilisés, un cadre de l’Insee rétorquait, dans une interview au Monde il y a un an : « Il est faux de dire que les personnes en situation irrégulière ne répondent pas. Et les taux de réponse sont plutôt meilleurs dans les "bangas" [les habitats de tôle des bidonvilles] que dans les logements en dur. »
Le chiffre obtenu finalement est « cohérent avec la natalité constatée sur l’île ». Par acquit de conscience, l’Insee a croisé les données qu’elle a obtenues avec d’autres, notamment le nombre d’élèves scolarisés dans l’île et la consommation de denrées alimentaires. Ces croisements sont, là aussi, « cohérents » avec les chiffres obtenus.
Mais l’argument principal de l’Insee est ailleurs : ce sont les communes elles-mêmes, rappelle l’institut, qui sont chargées du recensement. Celles-ci « n’ont pas ménagé leurs efforts » : « Aucune d’entre elles n’avait intérêt à ne pas recenser un quartier ou un habitant, bien au contraire, puisque leur dotation globale de fonctionnement en dépend ».
Ces arguments ne mettront pas fin aux polémiques. L’Insee promet néanmoins, d’ici la fin de l’année, des données complémentaires, prenant en compte la population comptée à part en plus de la population municipale et, surtout, des données « sur les caractéristiques des habitants et des logements : structure par âge, proportion des étrangers, part du bâti en tôle, etc. ». Rendez-vous fin 2026 avec la publication au Journal officiel du décret authentifiant la population par commune.
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