Non, les maires ne peuvent pas « augmenter » leurs indemnités de manière discrétionnaire
Par Franck Lemarc

C’est un « marronnier » à l’occasion de toutes les élections municipales : l’un des premiers actes des conseils municipaux nouvellement élus étant de délibérer sur les indemnités des adjoints, des conseillers municipaux et éventuellement des maires, ces décisions sont scrutées de près et font parfois l’objet de polémiques, souvent liées à une méconnaissance de la loi – et, parfois, à une certaine mauvaise foi quand il s’agit de campagnes politiques.
Polémiques
Cette année 2026 n’a pas échappé à cette tradition. Les articles se sont multipliés dans les médias ou sur des réseaux sociaux militants pour pointer, voire dénoncer, des élus qui auraient « augmenté leurs indemnités ».
Dans certains cas, ces accusations semblent tout simplement inexactes. Cela semble le cas par exemple des déclarations de l’élue parisienne d’extrême droite Sarah Knafo, qui a accusé le nouveau maire de la capitale, Emmanuel Grégoire, d’avoir augmenté son indemnité de « 25 % ». Celui-ci s'en est défendu, en précisant dans Le Parisien que « le système antérieur », c’est-à-dire les délibérations datant du mandat de sa prédécesseure Anne Hidalgo, avait été « reconduit à l’euro près ».
Dans d’autres cas, l’information est factuellement exacte, sans que pour autant il doive en être tiré des conclusions hâtives. Le compte X d’extrême droite Bastion Média a ainsi fustigé le nouveau maire LFI de Roubaix, David Guiraud, pour avoir « augmenté son indemnité de 10,8 % (…) soit 475 euros de plus que le précédent maire ». Une autre information a été très largement relayée : le cas du maire de Soisy-sous-Montmorency (Val-d’Oise), dont l’indemnité a été fixée à 4 110 euros brut contre 1 506 euros pour son prédécesseur. Même polémique à Agen, où le nouveau maire percevra 4 711 euros brut par mois contre 2 139 euros pour le précédent. Mais comme on va le voir, ces « augmentations » n'en sont pas : elles relèvent de la stricte application des règles inscrites dans le Code général des collectivités territoriales. Elles concernent d'ailleurs des maires de toutes tendances politiques, contrairement à ce que laissent entendre certains courants, que ce soit le « bloc central » (le maire macroniste de Bordeaux voit son indemnité augmenter de 14 % par rapport au précédent maire) ou le RN (le nouveau maire RN de Montargis touche une indemnité en hausse de 80 % par rapport à son prédécesseur).
Les indemnités, comment ça marche ?
Le montant des indemnités des maires est fixé par la loi, mais il s’agit d’un plafond : ils les perçoivent de façon automatique mais, à leur demande, le conseil municipal peut délibérer pour fixer un montant inférieur (jamais à un niveau supérieur, sauf application de majorations prévues par la loi dans certaines communes). Les « augmentations » constatées s’expliquent en général par le fait que le maire précédent, pour une raison ou une autre, avait fait voter des indemnités inférieures à ce que la loi prévoit. Quand il débute son mandat, le nouveau maire peut exercer dans des conditions différentes et ne pas avoir de raisons de diminuer les indemnités, revenant ainsi à son indemnité de droit.
Il arrive par exemple qu’un maire estime qu’il n’a pas besoin de toucher la totalité des indemnités prévues, voire pas besoin d’indemnités du tout. C’est le cas, par exemple, du nouveau maire de Pamiers en Ariège (divers droite), qui a entièrement renoncé à ses indemnités, estimant, en tant que chef d’entreprise, qu’il n’en a financièrement « pas besoin ». C’est son droit, mais si, lors des prochaines élections, il est remplacé par un maire qui ne jouit pas des mêmes moyens financiers et qui rétablit ses indemnités, il serait absurde de lui reprocher.
Autre dispositif à prendre en compte : « l’écrêtement ». Si un élu exerce plusieurs mandats, ses indemnités (dont celle qu’il touche en tant que maire) sont écrêtées de manière à ce que l’ensemble des indemnités cumulées ne dépasse pas le plafond légal. Mettons qu’un maire sortant soit également conseiller régional et président d’intercommunalité, et qu’il soit remplacé par un élu qui n’exerce que la fonction de maire : on peut comprendre que l’indemnité de maire de ce dernier soit supérieure à celle de son prédécesseur, dans la mesure où il ne dispose que d’un seul mandat indemnisé, sauf s’il demande qu’il en soit autrement
Enfin, il faut rappeler – comme le fait l’AMF – que des lois récentes ont conduit à la revalorisation du montant des indemnités de certains maires : c’est le cas de la loi sur le statut de l’élu local du 22 décembre 2025, qui a « réévalué les taux d’indemnisation des maires et adjoints des communes de moins de 20 000 habitants, de manière proportionnelle et décroissante ».
Rappelons également que les indemnités des élus sont notamment calculées sur la base de l’indice brut terminal de la fonction publique. Elles augmentent donc lorsque l’indice augmente, ce qui relève d’une décision législative.
Un montant qui dépend du législateur
On peut rappeler que selon l’enquête AMF/Cevipof d’octobre 2025, en 2025, les maires consacrent en moyenne 34,8 heures par semaine à leur mandat. En 2023, selon la même enquête : la charge de travail déclarée par les maires « s’établit en moyenne à 32 heures », révèlait l’enquête, oscillant « entre 25 heures pour les maires de petites communes et 50 heures pour les communes de plus de 9 000 habitants ». Rapporté aux indemnités perçues, « le taux horaire s’établissait à 10,9 €/heure pour les maires des communes de moins de 500 habitants (soit exactement le taux du smic horaire en juillet 2023) contre 20,4 €/heure pour les maires des communes de plus de 50 000 habitants », soulignait le Cevipof.
Les polémiques sur les indemnités des maires relèvent donc d’un mauvais procès : dans la mesure où c’est la loi qui fixe celles-ci, ceux qui estiment qu’elles sont trop élevées, malgré les chiffres que dévoilés par le Cevipof, doivent s’adresser au législateur et non aux maires eux-mêmes qui appliquent les règles du Code général des collectivités territoriales. Il est malhonnête d’accréditer l’idée, dans l’opinion, que les maires peuvent « s’augmenter » à volonté et de façon discrétionnaire. Au-delà, chacun a le droit de penser que les indemnités sont trop – ou pas assez élevées – et d’assumer ses propos, comme ceux de René Dosière, ancien député socialiste, ancien maire de Laon et spécialiste de la dénonciation de la « gabegie » d’argent public, qui s’est permis d’affirmer récemment dans Le Parisien que l’indemnité des maires des communes de moins de 500 habitants est « beaucoup trop » élevée, dans la mesure où « ils n’ont rien à faire ou presque ». Des propos qualifiés « d’aussi faux qu’insultants » par David Lisnard, président de l’AMF, qui rappelle qu’il « suffit d’aller dans n’importe quelle commune pour voir que les maires ont tout à faire ou presque », ne disposant ni de services ni de ressources humaines structurés
L’AMF rappelle donc que les indemnités des maires « ne constituent ni un abus ni une mesure d’enrichissement personnel indu », et demande que cessent « ces mises en cause injustifiées » qui « jettent l’opprobre sur des élus qui respectent la loi et l’éthique (et) affaiblissent ainsi la confiance dans les institutions démocratiques ».
Face à ces polémiques, certaines associations, comme l’APVF (Association des petites villes de France) prônent une solution simple : supprimer la possibilité de délibérer sur une indemnité à la baisse, même à la demande du maire. Autrement dit, appliquer le même montant de façon obligatoire à tous les maires d’une même strate. Cette mesure permettrait, selon l’APVF, de « tarir les pressions démagogiques ». Notons qu'un tel dispositif, toutefois, ne réglerait pas tout, puisqu'il ne changerait rien aux règles d'écrêtement en cas de mandats multiples.
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